Introduction
- Le Comté de Flandre au Moyen Âge
- Histoire du comté de Flandre
aux cours des siècles - Aspect
linguistique de la Belgique et du Nord de la France - Les
Croisades - Marguerite de Flandre
- Jeanne de Flandres - Le
Hareng au Moyen - Age - Philippe Auguste,
Roi de France - Isabelle de Hainaut
- Constantinople,
porte de l'Orient - La bataille de Mons
en Pévèle - Louis XI en
visite à Seclin - Les Soeurs
Augustines Hospitalères à SECLIN - conférence
de Madame Sylvia EVRARD
LA QUATRIÈME CROISADE
(1198-1204)

Les croisés assiègent Constantinople
(1204)
Grandes Chroniques de France, Paris, XIVe siècle
(65 X 65 mm, BNF, FR 2813, fol. 245 v.)
Ce travail sur la quatrième
croisade fut réalisé à l'hiver 1997 par Marc
Carrier dans le cadre d'une activité tutorale au Baccalauréat
en histoire de l'Université de Sherbrooke. L'activité
fut supervisée et dirigée par M. Bernard Chaput, professeur
d'histoire médiévale.
I. INTRODUCTION
De ceux qui se croisèrent et qui conquirent Constantinople
La prise de Constantinople en 1204, tableau d'Eugène
Delacroix (XIXe siècle). Bien qu'inexacte quant aux costumes
et aux décors, l'image représente bien l'idée
que ce faisaient les Occidentaux de la quatrième croisade au
XIXe siècle.
Dans toute l'histoire des Croisades,
peu d'événements ont soulevé autant de controverses
que la prise de Constantinople en 1204. Calomniée par certains
et défendue par d'autres, cette quatrième croisade démontre
non seulement la surprenante déviation prise par les Francs
qui devaient délivrer la Terre Sainte et non pas verser le
sang de Chrétiens, mais également la dynamique économique
et internationale du XIIIe siècle. Aujourd'hui, notre historiographie
tente d'éviter de trouver un coupable ou encore même
de prendre position quant aux événements qui menèrent
à la prise de Constantinople. La plupart des historiens semblent
d'ailleurs avoir perdu l'intérêt - ou peut-être
l'énergie - de faire ce genre d'histoire. De ce fait, bien
qu'il était autrefois coutume de jeter le blâme sur les
chefs francs de la croisade, ou encore sur la manipulation des Vénitiens,
la tendance actuelle semble être de trouver une cohérence
entre les différentes circonstances qui portèrent les
croisés à ne plus voir Jérusalem comme le but
ultime de leur entreprise, mais plutôt Constantinople.
Nous tenterons, tout au long de ce récit, de nous pencher sur
cet aspect précis. Il ne s'agira donc pas de justifier les
actes des Francs et encore moins de déterminer si Constantinople
méritait le sort qui lui fut réservé. Plutôt,
l'intérêt sera de comprendre les fondements de la croisade,
de même que les raisons de sa déviation. Cet objectif
sera atteint par l'étude chronologique des sources primaires
de la quatrième croisade, des sources qui nous permettront
d'entendre les différents points de vue sur les événements
qui s'y déroulèrent. Nous verrons donc les arguments
des Francs, qui furent conservés pour la postérité
sous les plumes de Geoffroi de Villehardouin et de Robert de Clari.
Nous verrons également les propos de sources moins connues,
mais non pas moins importantes, tels que les écrits de Nicetas
Choniate, qui nous présentent l'aspect byzantin de la prise
de Constantinople. Sans oublier, par la suite, les arguments d'un
moine de l'abbaye de Pairis et les écrits d'un auteur anonyme
qui rédigea un récit que nous connaissons aujourd'hui
sous le nom de Chronique de Morée. Ainsi, nous serons
en mesure d'apprécier l'histoire de la quatrième croisade
dans son ensemble et dans son intégrité, car nous écarterons
les propos subjectifs de nos historiens contemporains pour regarder
de façon directe et sans équivoque les récits
de ceux qui la vécurent.
Avant d'entreprendre la laborieuse tâche d'examiner les sources
sur la quatrième croisade, un moment doit être consacré
à l'étude de leurs auteurs; les origines de ceux-ci,
de même que leur appartenance religieuse et leurs convictions
politiques, peuvent grandement influer sur la valeur historique de
leur oeuvre. En ce qui a trait à l'histoire de la prise de
Constantinople, les médiévistes n'ont certainement pas
à se plaindre. Après tout, nous avons le récit
d'un haut dignitaire de l'armée franque, Geoffroi de Villehardouin,
qui participa lui-même à l'entreprise et qui nous offre
la perspective des dirigeants de la croisade. Ensuite, nous avons
le point de vue de ceux qui constituaient la plus grande partie de
l'armée, c'est-à-dire les soldats, sous la plume de
Robert de Clari, qui était lui-même un chevalier de bas
rang ayant accompagné les croisés dans leur périple.
Sans oublier, par la suite, Gunther de Pairis, qui nous présente
l'attitude du clergé face à l'assaut qui fut effectué
sur la capitale byzantine. Ensuite, Nicetas Choniate, un "haut
homme" qui était membre de l'administration impériale,
nous présente un témoignage fort bouleversant du point
de vue grec sur l'ensemble des événements. Finalement,
l'auteur anonyme de la Chronique de Morée, bien qu'ayant
écrit plusieurs années après la croisade, met
en lumière le mépris qui existait toujours entre Grecs
et Latins au XIVe siècle. Mais encore la question se pose:
qui étaient vraiment ces auteurs et quelle est la valeur de
leurs écrits?
Tout d'abord, la chronique de Geoffroi de Villehardouin est de loin
la plus précieuse que nous possédons sur la quatrième
croisade. Son récit est sans aucun doute "le plus sûr,
le plus cohérent, le plus construit."(1) Sans oublier
qu'il participa à plusieurs événements décisifs
de la croisade, que ce soit par son rôle dans les négociations
avec les Vénitiens ou encore par ses efforts à réconcilier
les différends entre l'Empereur Baudouin et son vassal, Boniface
de Montferrat, à un moment où l'emprise des Francs sur
l'Empire byzantin était encore précaire. De par son
rôle de premier plan dans la croisade, Villehardouin était
parfaitement en mesure de nous décrire des grands événements
auxquels il prit part. Il connaissait après tout les secrets
et les discussions des chefs de l'expédition, ce qui lui permettait
de nous transmettre une histoire "véridique"(2),
ou comme il l'aurait dit: "l'une des plus grandes merveilles
et une des plus grandes aventures qu'on eût jamais ouïes."(3)
Le récit de ce grand seigneur champenois est également
d'un grand intérêt pour l'historiographie européenne,
car celui-ci était à l'avant-garde de tout ce que l'Europe
avait connu jusqu'alors. En effet, son histoire en est une qui est
destinée au peuple, car elle est écrite en vieux français
et non en latin (malgré la forme vulgarisée que cette
langue avait acquise au XIIIe siècle). Villehardouin n'avait
donc aucun modèle sur lequel se pencher au moment de sa rédaction,
aucun style à copier.(4) De plus, son texte est d'une exactitude
et d'un ordre remarquable. Pour un chevalier qui était certainement
plus habile à manier l'épée que la plume, Villehardouin
nous présente un discours qui ne retient que l'essentiel, donc
qui rejette le superflu et qui évite de brouiller la chronologie
des événements comme c'est souvent le cas chez d'autres
chroniqueurs.(5) Il se classe, comme Robert de Clari, parmi ceux qui
rendirent officielle la laïcisation de l'histoire afin de répondre
aux voeux de la collectivité qui voulait entendre l'histoire
des Croisades.
Malheureusement, nous savons peu de ses origines, à part qu'il
hérita du titre de maréchal de Champagne. Le reste n'est
que de la conjecture. De plus, certaines limites sont présentes
dans sa narration et son texte. Le plus flagrant est sans doute le
manque "d'humanité" qui marque son récit;
il juge en effet plus opportun de décrire les stratégies
militaires et les rencontres diplomatiques, plutôt que les angoisses
morales des hommes qui s'étaient vus excommuniés par
le pape et obligés de dévier de l'objectif de leur expédition
vers une ville qui était nullement musulmane. Bien entendu,
Villehardouin était avant tout un homme de guerre, mais il
reste que son texte ne contient pas les explications et les sentiments
qui menèrent à la prise de Constantinople et qui seraient
d'un grand intérêt aux historiens aujourd'hui. L'étude
de la quatrième croisade ne peut donc se faire uniquement avec
le texte de Villehardouin; bien qu'il offre une solide chronologie
des événements, il est pratiquement dénué
des sentiments humains qui expliqueraient certains motifs psychologiques
des croisés.(6) Certains historiens ont même questionné
sa sincérité, prétendant que Villehardouin aurait
altéré certains faits pour justifier les gestes des
croisés face à ses contemporains.
Robert de Clari, en tant que pauvre chevalier picard, a connu "les
incidents et les anecdotes de la guerre, il a combattu dans les rangs
des pauvres chevaliers, il a été le témoin de
leurs exploits et l'écho fidèle de leurs plaintes."(7)
De ce fait, il complète l'oeuvre de Villehardouin. En effet,
sa narration plutôt simpliste nous a permis de voir ce que négligent
plusieurs chroniqueurs de cette croisade, tels que les détails
de la vie de l'armée. Contrairement à Villehardouin,
Clari n'omet pas ses sentiments et ses réflexions personnelles;
son oeuvre est donc un atout important pour l'histoire qui nous intéresse.
Mais bien que Robert de Clari ait été un témoin
oculaire des faits qu'il nous rapporte, son récit comporte
de nombreuses lacunes. Comme Villehardouin, sa vie nous est peu connue.
Nous savons qu'il tire son nom de son fief de Cléry-les-Pernois,
dans la Somme. Après la croisade, il serait rentré en
France avec sa part de butin et des reliques et aurait décidé
de mettre ses mémoires sur papier aux environs de 1216.(8)
Il serait mort quelque temps après cette date.(9) Ensuite,
contrairement à Villehardouin, il est mal placé pour
décrire les secrets des chefs de l'expédition et se
contente trop souvent de nous répéter les propos des
racontars. Sa chronologie est de plus fort imprécise et remplie
d'erreurs; ceci est probablement dû à son manque de vision
globale des événements étant donné sa
situation modeste dans l'armée. Enfin, une autre absence fort
importante peut être trouvée chez Robert de Clari: son
manque d'instruction. Ses descriptions des endroits et des événements
le prouvent, de même que son manque d'esprit critique quant
aux témoignages qu'il nous rend.(10) Mais quoi qu'il en soit,
son témoignage en demeure un de premier plan en ce qui à
trait à l'histoire de la quatrième croisade, d'où
l'importance que lui accordent plusieurs historiens.
Gunther de Pairis, Nicetas Choniate et l'auteur anonyme de la Chronique
de Morée sont également d'un intérêt
pour notre recherche. Dans le cas de Gunther de Pairis, c'est moins
une histoire de la quatrième croisade qu'il nous rapporte qu'un
inventaire des reliques recueillies à Constantinople par l'abbé
Martin. Étant lui-même un moine de l'abbaye de Pairis
en Alsace, il écrit les mémoires de son abbé
vers 1207 ou 1208. Dans son récit, il tente de justifier le
pillage des reliques de Constantinople en prétendant que les
Grecs étaient devenus indignes de posséder de tels trésors.(11)
Quant à Nicetas Choniate, il nous est de la plus grande utilité
en ce qui a trait à l'opinion byzantine de la conquête
de Constantinople. Si nous considérons que l'histoire est trop
souvent écrite par les vainqueurs et très peu par les
vaincus, l'Histoire des Comnènes de Choniate demeure
d'une importance capitale. Bien que brefs, ses propos sont chargés
d'émotion et décrivent avec détails l'angoisse
ressentie par les Byzantins au moment où les Francs dévastaient
leur ville. Sans oublier que Choniate était un haut dignitaire
de l'administration byzantine et que l'exactitude de ce qu'il nous
avance fait de lui un excellent historien.(12)
Finalement, la Chronique de Morée, bien que fortement
critiquée pour l'inexactitude et le caractère souvent
légendaire de ses faits, nous offre une toute nouvelle perspective
sur l'histoire de la quatrième croisade. En effet, ayant été
produite à une date tardive, soit au début du XIVe siècle
(1324 ou 1328) (13), elle avance parfois des hypothèses fort
contestables, dont celle que le Pape Innocent III aurait été
l'auteur de la déviation des croisés vers Constantinople
dans le but de "liquider" le schisme. (14) Toutefois, cette
accusation nous permet de voir l'animosité qui existait toujours
entre Grecs et Latins au XIVe siècle sur la question du schisme
et de la prise de Constantinople en 1204. (15) En fait, ce que cette
chronique nous offre est la vision du XIVe siècle de la quatrième
croisade, de même qu'une description fort détaillée
de l'installation des Francs dans le Péloponnèse. Son
auteur, quant à lui, nous est inconnu. Certaines hypothèses
prétendent qu'il serait né en Grèce, tout en
étant de descendance franque, étant donné le
mélange étonnant de grec et de français qu'il
nous offre, de même que les accusations qu'il lance envers les
Grecs "perfides". (16) De ce fait, étant issu de
deux cultures, cet auteur nous dresse un portrait intéressant
des relations entre Grecs et Latins suivant le XIIIe siècle.
Sans plus tarder, examinons cette curieuse et controversée
expédition que fut la quatrième croisade.
Références:
(1) Noël Coulet dans G. de Villehardouin et R. de Clari, Ceux
qui conquirent Constantinople, Paris, Union générale
d'éditions, 1966, p. 14.
(2) Plusieurs ont critiqué la sincérité de Villehardouin.
À ce sujet, voir l'étude de Edmond Faral, "Geoffroy
de Villehardouin: la question de sa sincérité",
Revue historique, 1936, p. 530-582.
(3) Natalis de Wailly dans G. de Villehardouin, Histoire de la
conquête de Constantinople, Paris, Librairie Hachette et
cie, 1870, p. X.
(4) N. de Wailly dans G. de Villehardouin, Histoire de la conquête
de Constantinople, p. V.
(5) N. Coulet dans G. de Villehardouin et R. de Clari, Ceux qui
conquirent Constantinople, p. 14.
(6) N. Coulet dans G. de Villehardouin et R. de Clari, Ceux qui
conquirent Constantinople, p. 15.
(7) N. de Wailly dans G. de Villehardouin, Histoire de la conquête
de Constantinople, p. X.
(8) N. Coulet dans G. de Villehardouin et R. de Clari, Ceux qui
conquirent Constantinople, p. 16.
(9) Philippe Lauer dans R. de Clari, La conquête de Constantinople,
Paris, Librairie ancienne Honoré Champion, 1956, p. VIII.
(10) P. Lauer dans R. de Clari, La conquête de Constantinople,
p. VIII-IX.
(11) N. Coulet dans G. de Villehardouin et R. de Clari, Ceux qui
conquirent Constantinople, p. 17.
(12) Gérard Walter, La conquête de la Terre Sainte
par les Croisés, Paris, Albin Michel, 1973, p.342.
(13) J.A.C Buchon, Chroniques étrangères relatives
aux expéditions françaises pendant le XIIIe siècle,
Paris, Paul Daffis (libraire-éditeur), 1875, p. XII.
(14) J.A.C Buchon, Chroniques étrangères relatives...,
p. 13.
(15) N. Coulet dans G. de Villehardouin et R. de Clari, Ceux qui
conquirent Constantinople, p. 18.
(16) J.A.C Buchon, Chroniques étrangères relatives...,
p. XII - XV.
II. LES PRÉPARATIFS ET LES NÉGOCIATIONS À
VENISE
(1198 - avril 1201)
| Le 8 janvier 1198, Innocent
III fut élu pontife et signala rapidement son intention
de relancer la croisade afin de reprendre Jérusalem, qui
avait été conquise par Saladin quelques années
plus tôt. Comme Urbain II l'avait fait cent ans auparavant
à Clermont, Innocent lança un appel à toute
la chrétienté le 15 août de cette même
année, mais avec une nuance bien importante: il obligea
chaque ville, de même que chaque comte et baron, de fournir
des hommes pour l'expédition à leurs frais et pour
une durée de deux ans. Toutefois, il n'adressa pas son
appel directement aux rois; ainsi, bien qu'ils furent invités
à se croiser, ceux-ci n'eurent aucun contrôle direct
sur l'entreprise. Contrairement aux croisades antérieures,
Innocent III s'assura que la croisade serait sous l'autorité
papale. (1) |

Le pape Innocent III
(1198-1216)
|
Foulques de Neuilly prêchant
la quatrième croisade,
XIIIe siècle (Bodleian Library, Oxford) |
Dans
sa première encyclique, Innocent pria donc les croisés
de se préparer pour le mois de mars suivant, c'est-à-dire
pour l'année 1199, afin d'organiser le départ
pour la Terre Sainte dans les plus brefs délais. De plus,
pour encourager l'enrôlement à sa grande entreprise,
le pape reformula l'idée d'indulgence selon les enseignements
de saint Bernard et Eugène III. En effet, il annonça
que quiconque se croiserait aurait "la promesse, faite
au nom de Dieu, de la rémission des châtiments
encourus à cause du péché, qu'ils fussent
appliqués par l'Église elle-même ou par
Dieu, dans ce monde ou dans l'autre." (2) La correspondance
d'Innocent reflète effectivement cette innovation dans
l'idée d'indulgence: |
La prédication
de la croisade selon Innocent III
Geoffroi de Villehardouin appui également
ceci lorsqu'il nous relate, au tout début de sa chronique,
la prédication faite par Foulque de Neuilli et Pierre de
Capoue:
La prédication
de la croisade selon Geoffroi de Villehardouin
Comme Villehardouin nous le rapporte, l'enthousiasme
des Chrétiens fut énorme, même si l'objectif
d'Innocent d'assembler une armée pour le mois de mars ne
fut pas atteint; des difficultés financières retardèrent
le rassemblement des pèlerins. Or, la croisade prit vraiment
forme, si l'on s'en tient aux propos de Villehardouin, le 28 novembre
1199 lors d'un tournoi à Écry. C'est à ce moment
que deux jeunes comtes qui étaient dans la vingtaine et qui
étaient neveux du roi de France, et dont les noms étaient
Thibaud de Champagne et Louis de Blois, se croisèrent avec
deux seigneurs de l'Île-de-France, Simon de Montfort et Renaud
de Montmirail. Villehardouin, qui était maréchal de
Champagne, fut également parmi ceux qui se croisèrent
lors de cet événement. Le 23 février de l'année
suivante, le comte Baudouin de Flandres et de Hainault prit également
la Croix, suivi de ses frères Henri et Eustache. (3) Vers
la fin de 1200, certains estiment qu'entre huit et dix mille soldats
s'étaient enrôlés dans l'expédition.
(4) Par la suite, deux réunions, l'une à Soissons
et l'autre à Compiègne, servirent à planifier
l'expédition. Baudouin de Flandres, dont les ancêtres
avaient une longue tradition de croisés, usa largement de
son influence lors de ces rencontres. (5) La décision fut
alors prise d'utiliser la mer pour se rendre en Orient (6) et de
faire appel à Venise pour les détails du transport.
Les cinq coupoles byzantines de l'Église
Saint-Marc à Venise. Après le sac de Constantinople,
l'influence byzantine se manifesta dans l'architecture vénitienne,
donnant à l'église un style oriental. Aujourd'hui,
toutefois, les dômes de brique de l'église ont été
remplacés par du plomb.
Des six émissaires envoyés
pour faire le marchandage à Venise, nous trouvons Geoffroi
de Villehardouin. Suite à un long voyage à travers
les Alpes, les émissaires arrivèrent à Venise
au mois de février. Là, ils rencontrèrent le
doge Enrico Dandolo, qui était alors âgé d'environ
quatre-vingt-dix ans, mais qui représentait toujours fidèlement
les intérêts commerciaux de la ville maritime. (7)
Les envoyés des Francs présentèrent alors leurs
demandes, qui nous sont fidèlement rapportées par
Villehardouin dans sa chronique:
Les
négociations à Venise selon Geoffroi de Villehardouin
Robert de Clari, bien qu'il n'était pas un témoin oculaire
des événements, nous offre un témoignage sensiblement
identique à celui du maréchal de Champagne:
Les
négociations à Venise selon Robert de Clari
Quant à la Chronique de Morée, son auteur anonyme nous
présente un tableau semblable, mais qui reflète les
tendances mentionnées dans l'introduction: la glorification
des Francs au détriment des Byzantins. Il est d'ailleurs intéressant
de remarquer l'éloge qu'Enrico Dandolo fait de Villehardouin
et de ses compagnons, chose qui n'est aucunement rapportée
ni par ce dernier ni par Clari. Or, la chronique ayant été
écrite environ cent ans après la croisade, nous sommes
ici témoins des légendes qui s'étaient formées
autour de la fameuse rencontre à Venise.
Les
négociations à Venise selon la Chronique de Morée
Références:
(1) Donald E. Queller, The Fourth Crusade, Philadelphia,
University of Pennsylvania Press, 1977, p. 1.
(2) Jonathan Riley-Smith, Les Croisades, Paris, Éditions
Pygmalion, 1990, p. 143.
(3) Kenneth M. Setton, A History of the Crusades, volume II.
Madison / Londres, The University of Winconsin Press, 1969, p. 158-159.
(4) K. M. Setton, A History of the Crusades, volume II, p.
160.
(5) J. Riley-Smith, Les Croisades, p. 145.
(6) À ce stade de l'histoire des Croisades, les voies maritimes
étaient reconnues comme plus sûres et moins difficiles
que les voies terrestres, telles qu'empruntées par les soldats
de la première croisade.
(7) Si ce nombre est exact, Dandolo aurait donc eu environ quatre-vingt-quinze
ans lors de la prise de Constantinople Or, il semble peu probable
que Dandolo ait été aussi âgé, étant
donné la part active qu'il prit plus tard dans la croisade.
Pourtant, la plupart des sources de l'époque s'entendent pour
dire qu'il était d'un âge très avancé.
À ce sujet, voir K. M. Setton, A History of the Crusades,
volume II, p. 162.
III. DÉVIATIONS
(mai 1201 - janvier 1203)
Lorsque les six délégués
retournèrent en France, satisfaits de leur accord avec les
Vénitiens, ils apprirent que Thibaut de Champagne était
mourant. Puisque celui-ci avait été le premier à
se croiser, plusieurs le voyaient comme le commandant de l'expédition,
de sorte que l'on tenta rapidement de le remplacer au moment de sa
mort au mois de mai. (1) Lors d'une assemblée à Soissons
en juin 1201, Villehardouin proposa la nomination du comte Boniface
de Montferrat comme commandant des forces armées.(2) Après
maintes discussions, les barons décidèrent que Boniface
serait effectivement le meilleur chef pour l'armée.
Au milieu de l'été de 1202, plusieurs croisés
commencèrent à se diriger vers Venise. C'est à
ce moment que les dirigeants de la croisade réalisèrent
dans quel danger leur entreprise était, et ceci avant même
le départ. En effet, parmi ceux qui s'étaient croisés,
il y eut de nombreuses défections et déviations; certains
revinrent sur leur parole de se croiser, alors que d'autres décidèrent
de gagner la Terre Sainte par un chemin autre que Venise. À
l'automne, seulement un tiers des 33 500 hommes prévus étaient
arrivés dans la ville maritime, de sorte que les croisés
furent incapables de remplir leurs engagements financiers envers les
Vénitiens. Même après une importante collecte
auprès de chaque croisé, l'armée devait toujours
34 000 marcs d'argent pour une flotte que les Vénitiens avaient
mis toutes leurs ressources à construire. Plusieurs, dont Villehardouin,
jetèrent le blâme de ce malheur sur de ceux qui ne remplirent
pas leurs voeux ou qui se dirigèrent vers d'autres ports. Toutefois,
nous devons également considérer l'hypothèse
que les six délégués envoyés à
Venise auraient surévalué le nombre de croisés.
Après tout, même si tous les contingents de croisés
déserteurs s'étaient rendus à Venise, le nombre
n'aurait pas atteint la moitié du 33 500 prévu.

Les Vénitiens détournant la croisade
Pour régler ce malheureux contretemps,
les Vénitiens, qui s'attendaient toujours à être
dédommagés pour leur investissement, proposèrent
une issue qui leur serait avantageuse. En effet, depuis quelques années,
Venise éprouvait des difficultés à maintenir
son contrôle sur certains ports qui lui étaient affiliés.
C'était le cas de Zara, un port de la côte dalmate, qui
avait pris le parti du roi de Hongrie et tourné son dos à
Venise. Enrico Dandolo, le doge, proposa alors aux croisés
de retarder le paiement de leur dette, mais à la condition
que ceux-ci aident les Vénitiens à ramener Zara sous
leur tutelle.
La discorde s'établit donc dans
l'armée; certains étaient favorables à la proposition
du doge, alors que d'autres refusaient de lever l'épée
contre des Chrétiens, le but de la croisade étant après
tout de mettre à sang les Musulmans seulement. Les dirigeants,
quant à eux, se montrèrent pragmatiques: s'ils refusaient
la proposition, ils perdraient l'argent qu'ils avaient investi dans
l'entreprise et celle-ci serait sans aucun doute annulée avant
même qu'elle n'ait commencée; en contrepartie, s'ils
prenaient Zara, ce ne serait qu'un léger contretemps dans la
croisade et ils pourraient rapidement remettre le cap sur Jérusalem.
(6)
La décision fut donc prise d'accepter les conditions de Dandolo.
Lorsque la déviation fut annoncée, un grand nombre de
pèlerins se détacha de l'armée, surtout les membres
du clergé. Boniface de Montferrat, le chef même de la
croisade, décida de ne pas participer à cet événement
par peur de représailles et se rendit à Rome; ce n'est
qu'après la chute de Zara qu'il rejoignit l'armée. (7)
Itinéraire des croisés de Zara à Constantinople.
Dans K. M. Setton, A History of the Crusades, volume II,
Madison / Londres, University of Wisconsin Press, 1969, p. 152.
Cependant, d'autres restèrent,
dont l'abbé Martin de Pairis, pour assurer une "direction
spirituelle" à l'expédition. (8) Quant aux Vénitiens,
le doge et plusieurs de ses sujets se croisèrent. À
ce point dans sa chronique, Villehardouin nous relate l'histoire du
jeune prince byzantin Alexis (qui devint plus tard Alexis IV), qui
envoya un message aux croisés concernant le déposition
de son père, l'empereur Isaac II Ange, et l'usurpation de son
oncle, Alexis III:
Le premier message
d'Alexis IV selon Geoffroi de Villehardouin
Suite à cette conversation avec les messagers d'Alexis, l'armée
quitta Venise en octobre 1202. La flotte, qui était impressionnante,
se contenta de faire des démonstrations de force le long de
la côte dalmate avant de débarquer à Zara le 10
novembre.(9) Pendant ce temps, Pierre de Capoue, qui avait été
un des premiers prédicateurs de la croisade avec Foulque de
Neuilli, se disputa avec les chefs croisés. En effet, lorsqu'on
l'informa qu'il était libre de suivre l'armée, mais
comme simple pèlerin plutôt que comme légat du
pape, il se rendit tout indigné à Rome pour dénoncer
les intentions des croisés au pontife. Innocent III s'empressa
alors d'envoyer une lettre à l'armée qui campait devant
Zara, leur interdisant d'attaquer une ville qui appartenait au roi
de Hongrie (l'une des raisons étant que ce roi s'était
lui-même croisé).(10) Plusieurs barons qui étaient
dans le camp s'opposèrent alors ouvertement à une attaque
sur Zara. Toutefois, lorsque la décision fut prise de désobéir
au pape et de prendre la ville, ceux-ci ne s'interposèrent
pas et s'éloignèrent simplement de l'armée afin
de ne pas prendre part à cette attaque déplorable. Après
deux semaines de siège et d'assauts, la ville capitula le 24
novembre 1202; les habitants furent épargnés et le butin
fut divisé tel que convenu entre Francs et Vénitiens.(11)
Puisque l'hiver s'était déjà installée,
les croisés décidèrent de séjourner à
Zara jusqu'au printemps. Quant à Boniface, il revint dans l'armée
à la mi-décembre.
C'est alors que des messagers de Philippe de Souabe, l'empereur d'Allemagne,
se présentèrent à Zara. Ceux-ci avait été
envoyés par Philippe, mais au nom du jeune Alexis, dont le
père était toujours en prison et dont l'oncle gouvernait
toujours Constantinople, pour encore une fois faire des propositions
aux croisés. Ces propositions, de même que la conversation
les entourant, nous sont rapportées par Villehardouin, Clari
et la Chronique de Morée. Tout d'abord, Villehardouin
nous offre un témoignage précis, du fait qu'il était
lui-même présent à cette rencontre:
Le
deuxième message d'Alexis IV selon Geoffroi de Villehardouin
Robert de Clari, de son côté, nous présente une
perspective bien différente de celle de Villehardouin: les
croisés auraient proposé leur aide au jeune Alexis et
non le contraire. Bien qu'il contredit le récit de Villehardouin
et que ce dernier était un témoin occulaire des événements,
le témoignage de Clari reflète bien celui de Villehardouin
en ce qui a trait aux détails de la convention entre Alexis
et les chefs croisés. De plus, Clari nous souligne bien les
problèmes financiers qui existaient au sein de l'armée,
des problèmes qui préoccupaient certainement plus les
"petits" chevaliers que les "grands".
Le deuxième message d'Alexis
IV selon Robert de Clari
En comparant les extraits de Villehardouin et de Clari, il est intéressant
de noter les quelques différences au sujet des promesses faites
par le jeune Alexis. Bien entendu, les deux chroniqueurs s'entendent
pour dire que l'héritier de l'Empire byzantin avait promis
deux cent mille marcs à l'armée, de même que des
vivres aux croisés et l'entretien de dix mille hommes outre-mer
à ses frais pour une durée de un an. Toutefois, Clari
néglige deux clauses importantes du contrat: que l'Église
grecque serait ramenée sous la tutelle de Rome et que cinq
cents chevaliers seraient maintenus en Terre Sainte jusqu'à
la mort d'Alexis. L'explication pour ces omissions est bien simple:
les inquiétudes de Clari se fixaient davantage sur les besoins
immédiats de l'armée (tels que la promesse de vivres
pour un an) plutôt que sur les promesses à long terme
et à caractère politique (tels que la fin du schisme
entre les Églises d'Orient et d'Occident). Encore une fois,
nous sommes témoins de l'importance de la chronique de Robert
de Clari, qui nous montre des détails que Villehardouin néglige,
même si celle-ci est parfois inexacte au niveau de sa chronologie.
Enfin, la Chronique de Morée nous offre encore une
fois une rétrospective de la croisade à travers les
yeux d'un chroniqueur du XIVe siècle, même si légendaire
sur certains aspects et fausse au niveau de sa chronologie. Toutefois,
l'extrait présenté ici met en lumière l'idée
que le pape aurait participé à la déviation de
la croisade vers Constantinople. Cette idée, qui a d'ailleurs
provoqué plusieurs disputes entre historiens, est fausse à
première vue, si nous considérons que la pape condamna
ouvertement l'action des croisés. Ce ne serait que lorsque
la ville impériale fut prise qu'il réalisa les avantages
pour l'Église de Rome et retira son excommunication. Cependant,
certains historiens ont soulevé l'hypothèse qu'Innocent
III aurait souhaité la prise de Constantinople. Pourquoi? Probablement
en raison de son mépris pour les Grecs qui rejetaient l'Église
catholique. Toutefois, il aurait dissuadé la déviation
dans ses politiques par peur d'un échec de l'expédition
et parce que Jérusalem constituait toujours le but officiel
de la croisade.(12) Innocent aurait donc été favorable
à une attaque sur Constantinople, mais de façon non-officielle,
de sorte qu'il aurait les mains propres si jamais une telle entreprise
échouait. Ceci rejoint d'ailleurs l'hypothèse de A.
Frolow, qui étudia la question et qui proposa que "l'idée
de la croisade, issue des guerres saintes au service de l'Église,
avait suivi, dès les origines, un développement parallèle
à l'idée de la liquidation du schisme." (13) Ce
que la Chronique de Morée nous révèle
sont donc les dessous possibles de la politique d'Innocent III, chose
que ni Villehardouin ni Clari ne présentent.
Le message d'Alexis IV selon la Chronique
de Morée
En somme, comme Robert de Clari et la Chronique de Morée
nous l'ont exposé précédemment, les propositions
d'Alexis provoquèrent de grandes discordes au sein de l'armée.
Certains jugèrent mieux de ne plus désobéir au
pape et quittèrent l'armée; d'autres refusèrent
d'accepter que l'armée soit dissoute, donc décidèrent
de faire l'accord avec Alexis et de mettre le cap vers Constantinople.
Ceux-ci furent naturellement excommuniés par Innocent, de sorte
que des délégations lui furent envoyées afin
d'absoudre les croisés de leurs péchés. Le pape
accepta de les pardonner (sauf les Vénitiens, à qui
il tint rancune), à condition qu'ils rendent le butin pillé
à Zara et n'attaquent plus de villes chrétiennes.(14)
Toutefois, ces exigences ne furent aucunement respectées, car
en juin 1203, la flotte apparaissait déjà devant les
hautes murailles de la capitale byzantine.
Références:
(1) Ellen E. Kittel a écrit un article fort intéressant
sur la question du commandement de Thibaud de Champagne au tout début
de la croisade. Or, étant donné qu'il fut le premier
grand baron à prendre la Croix, il est normal qu'il ait eu
un rôle de première ligne dans les décisions de
l'expédition. Toutefois, Kittel avance l'idée que Thibaud
aurait tenu le titre de commandant informellement, de sorte que Boniface
de Montferrat aurait été le premier dirigeant officiel
de la croisade. Voir Ellen E. Kittel, "Was Thibault of Champagne
the Leader of the Fourth Crusade?", Byzantion, tome
LI, 1981, p. 557-565.
(2) Donald E. Queller, The Fourth Crusade, Philadelphia,
University of Pennsylvania Press, 1977, p. 22-23.
(3) Jonathan Riley-Smith, Les Croisades, Paris, Éditions
Pygmalion, 1990, p. 147.
(4) Kenneth M. Setton, A History of the Crusades, volume
II. Madison / Londres, The University of Winconsin Press, 1969, p.
167.
(5) K. M. Setton, A History of the Crusades, volume II, p.
167.
(6) K. M. Setton, A History of the Crusades, volume II, p.
168.
(7) Jonathan Riley-Smith, Les Croisades, p. 147.
(8) Jonathan Riley-Smith, Les Croisades, p. 147.
(9) Jonathan Riley-Smith, Les Croisades, p. 148.
(10) K. M. Setton, A History of the Crusades, volume II,
p. 173.
(11) Il s'agit de mentionner que ce partage ne se fit pas sans encombre;
trois jours après que la ville fut pillée, un conflit
surgit entre Francs et Vénitiens, provoquant la mort de plusieurs.
K. M. Setton, A History of the Crusades, volume II, p. 174.
(12) D. E. Queller, The Fourth Crusade, p. 85-86.
(13) A. Frolow, "La déviation de la Quatrième Croisade",
Revue de l'Histoire des Religions, CXLVI, #1, p.80.
(14) Jonathan Riley-Smith, Les Croisades, p. 149.
IV. ARRIVÉE À
CONSTANTINOPLE
(janvier - juin 1203)

Arrivée des navires occidentaux devant Constantinople,
accompagnés
du jeune Alexis, en 1203 (Bibliothèque Nationale, Paris, XVe
siècle).
Lorsque le printemps s'installa à
Zara, la flotte croisée se remit encore une fois en route,
cette fois-ci pour Corfou, où elle devait faire escale. Pendant
ce temps, Boniface de Montferrat et le doge de Venise, Enrico Dandolo,
restèrent à Zara pour attendre en personne l'arrivée
d'Alexis. Plus tard, ceux-ci rejoignirent l'armée à
Corfou. Toutefois, les habitants de l'île s'opposèrent
à l'arrivée du prince grec et attaquèrent la
flotte.(1) L'île fut donc dévastée par les croisés
et la flotte regagna le large le 24 mai 1203, cette fois-ci pour se
rendre directement à Constantinople. Il y arrivèrent
le 24 juin, le jour de Saint-Jean, et s'installèrent sur la
rive opposée du Bosphore. Naturellement, l'émerveillement
des croisés à la vue de Constantinople fut grand. La
ville impériale était après tout l'une des plus
riches et mieux fortifiées de l'époque. Villehardouin
nous décrit brièvement les premières impressions
de l'armée dans sa chronique:
Premières impressions de
Constantinople selon Geoffroi de Villehardouin
Quant à Clari, il nous explique non seulement l'émerveillement
de l'armée, mais également l'étonnement réciproque
des Grecs qui étaient dans la ville:
Premières impressions de
Constantinople selon Robert de Clari

"Les croisés arrivent à Constantinople",
miniature dans la "Conquête de
Constantinople, copie de Geoffroi de Villehardouin, XIVe siècle,
Bodleian
Library, Oxford.
Plus déterminés que jamais,
les croisés installèrent leur camp et évaluèrent
la situation. Ils commencèrent par piller les régions
environnantes, de sorte qu'ils confrontèrent les quelques contingents
grecs qu'Alexis III avait placé pour surveiller les mouvements
des Francs. Les Grecs, bien qu'ils étaient en plus grand nombre,
furent mis en déroute. L'empereur, lorsqu'on lui annonça
cette nouvelle, envoya un ambassadeur aux chefs de l'armée.(2)
Encore une fois, cette rencontre nous est relatée par Villehardouin:
Message d'Alexis
III aux croisés selon Geoffroi de Villehardouin
Après avoir répondu de
la sorte au messager de l'empereur, les chefs croisés décidèrent
de faire directement appel au jugement du peuple grec. Pour ce faire,
Boniface de Montferrat, Enrico Dandolo et le jeune Alexis montèrent
à bord d'une galère, qui navigua le plus près
possible des murailles maritimes de la ville. Ils présentèrent
alors Alexis à ceux qui y étaient présents et
demandèrent à voix haute s'ils reconnaissaient cet homme
comme leur empereur. Voici ce que Robert de Clari nous en dit:
Alexis IV n'est pas
reconnu par les Constantinopolitains, selon Robert de Clari
Quant à Villehardouin, qui fut
probablement parmi ceux qui montèrent à bord des galères,
voici son récit, qui est d'ailleurs très semblable à
celui de Clari:
Alexis IV n'est pas reconnu par les Constantinopolitains, selon Geoffroi
de Villehardouin
Références:
(1) Kenneth M. Setton, A History of the Crusades, volume
II. Madison / Londres, The University of Wisconsin Press,
1969, p. 176-177.
(2) Donald E. Queller, The Fourth Crusade, Philadelphia,
University of Pennsylvania Press, 1977, p. 92.
V. LA PRISE DE CONSTANTINOPLE
(juin - juillet 1203)

Constantinople en 1204 (RILEY-SMITH, Jonathan.
Atlas des
croisades. Paris, Éditions Autrement, 1996, p. 85)
Lorsque les Grecs refusèrent
de reconnaître le jeune Alexis comme leur empereur, les croisés
commencèrent immédiatement à se préparer
au combat. Tout d'abord, les chefs déterminèrent que
les Francs attaqueraient par les remparts terrestres et que les Vénitiens,
qui commandaient la flotte, attaqueraient par les remparts maritimes.
Du côté terrestre, les Francs assemblèrent donc
toutes leurs forces, qui devaient atteindre environ dix mille hommes
après toutes les défections qu'elles avaient subies,
et les divisèrent en sept branches, chacunes commandées
par un haut baron. Le 5 juillet, les croisés traversèrent
le Bosphore et prirent la Tour de Galata, s'assurant ainsi le contrôle
de cette rive de la Corne d'Or. Quant aux Vénitiens, ils rompirent
la fameuse chaîne qui empêchait la flotte d'entrer dans
la Corne d'Or et soumirent les quelques galères byzantines
qui étaient supposées défendre la ville. (1)
Lorsque ceci fut accompli, les Francs durent mettre dix jours de travail
et d'effort pour assiéger la ville. En effet, pour contourner
la ville et amener l'armée devant les murailles terrestres,
un pont dut être construit pour passer sur une rivière
qui lui bloquait la route. Ensuite, une fois installés devant
la section des murs près du palais de Blachernes, les Francs
se virent dans l'obligation de construire des palissades pour contrer
les nombreux raids que les Grecs effectuèrent sur leur camp.
Les Vénitiens, de leur côté, s'attardèrent
à maintenir leur position dans la Corne d'Or et à construire
des plates-formes et des estrades sur leurs galères qui serviraient
à escalader les remparts maritimes de la ville. (2) Ainsi,
après ce grand labeur, les croisés étaient en
mesure de donner l'important assaut sur Constantinople qui viendrait
le 17 juillet 1203.

Attaque des croisés sur Constantinople
(Tableau de Tintoret, Palais des Doges à Venise)
En ce jour, les Francs choisirent une
section du rempart à attaquer et s'y lancèrent de toutes
leurs forces. Toutefois, la Garde varègue, composée
essentiellement d'Anglais et de Danois, défendirent avec succès
la ville contre l'assaut. Du côté maritime, l'attaque
des Vénitiens fut plus fructueuse; à l'aide des plate-formes
sur leurs navires, ils réussirent à prendre vingt-cinq
tours de la muraille. Alexis III, voyant ceci, décida d'envoyer
une grande armée hors de la ville pour attaquer les Francs
sur la plaine.
Mais ce ne fut qu'une ruse, car les
Vénitiens, apprenant que les Francs étaient attaqués,
abandonnèrent les tours pour leur venir en aide. L'empereur
fit ensuite entrer son armée dans la ville, sans même
qu'elle n'ait engagée l'armée franque, et reprit les
tours de la muraille maritime. (3)
Robert de Clari, qui était sans aucun doute parmi les chevaliers
qui menèrent l'assaut sur les murailles terrestres, nous relate
la confusion qu'il y eut entre Vénitiens et Francs à
ce moment crucial du combat. Il nous explique également comment,
malgré cette ruse et cette victoire temporaire, l'empereur
Alexis III décida de s'enfuir secrètement de Constantinople
le soir même.
La
fuite d'Alexis III selon Robert de Clari
La ville ainsi abandonnée, les
Byzantins s'empressèrent de libérer Isaac et de le remettre
sur le trône. Ils avertirent ensuite les croisés de leur
action. Les Francs, méfiants, envoyèrent quatre représentants
pour vérifier si ceci était vrai et si Isaac serait
prêt à respecter les engagements de son fils. Parmi ces
délégués, nous trouvons encore une fois Geoffroi
de Villehardouin, qui nous décrit la rencontre avec Isaac et
l'entrée triomphante des croisés dans Constantinople:
La rencontre entre Isaac II
et les croisés selon Geoffroi de Villehardouin
Références:
(1) La grande et puissante flotte byzantine de l'époque de
Manuel Comnène avait été laissée à
l'abandon par ses successeurs, encore plus par Alexis III, de sorte
qu'elle ne représentait qu'une infime partie de son ancienne
gloire lorsque les Vénitiens pénétrèrent
dans la Corne d'Or. Voir Donald E. Queller, The Fourth Crusade,
Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1977, p. 88.
(2) Kenneth M. Setton, A History of the Crusades, volume II.
Madison / Londres, The University of Winconsin Press, 1969, p. 178-179.
(3) K. M. Setton, A History of the Crusades, p. 179.
VI. MALENTENDUS ENTRE LES CROISÉS ET LES GRECS
(août 1203 - mai 1204)

Isaac II est replacé sur le trône
impérial
par son fils, Alexis IV
(Bibliothèque de l'Arsenal, Paris)
Durant les mois suivants août
1203, les relations entre les croisés et les Grecs, dont les
nouveaux empereurs étaient maintenant Isaac II et Alexis IV
Ange, commencèrent à se détériorer. Au
départ, Alexis semble avoir respecté ses engagements
envers les croisés en leur versant une partie des deux cent
mille marcs qu'il leur devait. Les Francs utilisèrent alors
la somme pour rembourser une très grande partie de leur dette
envers les Vénitiens, se libérant enfin de leurs obligations
envers eux. Ensuite, Alexis pria les croisés de retarder leur
voyage à Jérusalem jusqu'au printemps afin de lui laisser
le temps d'amasser la balance des marcs qui leur devait. Les pèlerins
acceptèrent tout naturellement, épuisés par les
événements des derniers mois. Toutefois, cet arrangement
provoqua certaines tensions avec les Grecs de la ville et le clergé
orthodoxe, qui méprisaient la présence des Latins dans
leur pays.(1) Pendant une expédition qu'Alexis fit à
la poursuite de son oncle et pour soumettre les régions qui
résistaient à sa succession, une émeute éclata
dans Constantinople, où le quartier latin fut pillé
et ses habitants furent massacrés ou chassés. De plus,
dès le retour d'Alexis, celui-ci se montra plus distant envers
ses protecteurs et commença même à manquer à
ses devoirs envers eux.
Au mois de novembre, les croisés décidèrent d'envoyer
six délégués auprès d'Alexis avec un ultimatum:
qu'il respecte ses promesses envers eux, ou qu'il se prépare
à la guerre. Geoffroi de Villehardouin, comme à l'habitude,
participa à la rencontre avec Alexis et son père Isaac.
L'ultimatum des croisés
selon Geoffroi de Villehardouin

Les remparts terrestres Constantinople. Depuis
leur construction par l'Empereur Théodose II au Ve siècle,
ces murs avaient résisté aux assauts consécutifs
de plusieurs ennemis de Byzance, dont les Huns, les Arabes et les
Bulgares. Ils représentaient donc, pour l'armée de croisés,
un obstacle considérable. Même aujourd'hui, plus de cinq
cents ans après la chute de Constantinople en 1453, les fortifications
demeurent toujours aussi impressionates.
Robert de Clari nous présente
un récit fort semblable, mais y ajoute l'idée que l'empereur
Alexis aurait été influencé par ses conseillers
à ne plus tenir ses engagements envers les croisés.
Bien entendu, ce que Clari nous avance n'est que de la conjecture,
car il ne pouvait savoir quels événements dans l'entourage
d'Alexis l'aurait porté à ne pas payer ses dettes. À
moins qu'il n'ait entendu cette hypothèse des Grecs eux-mêmes,
Clari nous offre dans le prochain extrait l'interprétation
de l'armée sur la trahison d'Alexis: Murzuphle, celui qui renverserait
plus tard Alexis, en aurait été l'auteur avec l'aide
de quelques conspirateurs. Ceci enlèvait donc une partie du
blâme d'Alexis, en qui les croisés avaient mis leur entière
confiance, tout en calomniant Murzuphle, qui deviendrait rapidement
un de leur grand ennemi.
L'ultimatum des croisés et
la trahison d'Alexis IV selon Robert de Clari
La Chronique de Morée soulève également cette
idée qu'Alexis aurait été influencé par
ses conseillers. Toutefois, son auteur fait l'erreur de supposer qu'Alexis
aurait été l'auteur de l'émeute dans la ville,
alors qu'il était parti en expédition. Il est à
noter également son aversion pour les Grecs, ce qui a porté
plusieurs historiens à supposer qu'il serait né en Grèce,
mais serait de descendance franque.
La trahison d'Alexis IV selon la
Chronique de Morée
Références:
(1) Jonathan Riley-Smith, Les Croisades, Paris, Éditions
Pygmalion, 1990, p. 149.
VII. LE SAC DE CONSTANTINOPLE
(avril 1204)

Ces chevaux de bronze, sculptés au IVe ou au IIIe siècle
avant J.-C., ornaient autrefois l'Hippodrome de Constantinople,
mais furent enlevés par les Vénitiens pour être
installés devant l'Église Saint-Marc à Venise.
En janvier 1204, un coup d'état
vint mettre fin aux prétentions et à l'arrogance d'Alexis
IV; en effet, un des hommes qu'il avait libéré de prison
au moment de son couronnement, un dénommé Murzuphle,
étrangla le jeune Alexis et assassina probablement son père.
(1) Et comme le jeune Alexis, qui avait tenté d'incendier la
flotte vénitienne après avoir rejeté l'ultimatum
des croisés, Murzuphle représenta un danger pour l'armée;
celui-ci fit reconstruire les remparts maritimes et déclara
ouvertement, afin de gagner la faveur populaire, qu'il débarrasserait
la ville des Latins.
Les croisés se trouvaient alors en une bien mauvaise situation.
Murzuphle était maintenant empereur, de sorte qu'ils n'avaient
aucun espoir de récupérer l'argent promis par Alexis
et Isaac. De plus, ils n'avaient plus suffisamment d'argent ni de
vivres pour revenir en Occident et encore moins poursuivre leur route
en Orient.(2) Leur seule solution était, semble-t-il, de prendre
Constantinople et d'y accaparer les richesses. Étant donné
l'envergure de cette nouvelle entreprise et l'importance du butin
impliqué, les Francs et les Vénitiens firent un nouvel
accord sur la façon de diviser les richesses. Tout d'abord,
les Vénitiens recevraient trois quart du total du butin; les
Francs auraient un quart. Quant aux vivres, ils seraient divisés
de façon égale entre les Vénitiens et les Francs.
Enfin, Venise conserverait tous les privilèges commerciaux
et religieux, de même que les propriétés dont
elle avait joui dans l'Empire byzantin. Les croisés allèrent
même jusqu'à déterminer la façon dont se
ferait l'élection du nouvel empereur: douze électeurs,
six Vénitiens et six non-Vénitiens, choisiraient l'homme
le plus digne de devenir empereur. Cet homme aurait également
droit à un quart de l'empire et à deux palais impériaux,
celui de Blachernes et de Boucoléon ; l'autre trois quart serait
divisé également entre Vénitiens et Francs.(3)
De nombreuses autres clauses furent de même ajoutées
au traité, celles-ci plus pointilleuses et démontrant
l'intention à long terme des croisés de diviser l'Empire
byzantin en fiefs.
Une fois l'accord conclu, un premier assaut fut tenté le 9
avril 1204 à l'aube sur les remparts maritimes, où les
Vénitiens avaient eu le plus de succès l'année
précédente. Après plusieurs heures de combat
désespéré, l'attaque des croisés échoua.
Un autre assaut fut alors donné le 12 avril, mais cette fois-ci
avec des ponts volants sur les galères. À la fin de
cette journée, les croisés avaient pris une grande partie
des remparts et commençaient à pénétrer
dans Constantinople. Certains Allemands de la division du marquis
Boniface de Montferrat mirent alors le feu à une section de
la ville afin d'éloigner les Grecs le plus loin possible et
de les empêcher de faire une contre-attaque. (4)

Coupe pillée lors de la prise de Constantinople
en 1204 (Église Saint-Marc, Venise)
Murzuphle, voyant l'avance des ennemis,
s'enfuit de Constantinople pendant la nuit. Lorsque les croisés
apprirent ceci le lendemain, ils se livrèrent à un pillage
sans merci dans la ville, qui n'était désormais plus
défendue. Pendant trois jours, Constantinople fut mise à
sac; trésors et reliques, dont la ville avait la réputation
en Occident de contenir le plus grand dépôt, furent pillés.
Sans oublier la terreur et le malheur des Grecs, qui virent leurs
maisons incendiées, leurs femmes et filles violées,
parfois même tuées. Nicetas Choniate, un des Grecs présent
lors du saccage, nous accorde un témoignage fort bouleversant
des atrocités subies par ses proches et par lui-même,
alors qu'il tentait désespérément de fuir la
ville.
L'extrait suivant est l'un des rares
qui nous fait part de l'interprétation grecque des événements.
Après tout, afin d'avoir une vision globale et détaillée
du pillage de la ville, nous devons écouter non pas les paroles
vainqueurs, mais des vaincus, qui y furent les réelles victimes:
Le
sac de Constantinople selon Nicetas Choniate
Plusieurs occidentaux nous ont également fait part de la prise
de Constantinople en 1204, mais nous relatent les richesses trouvées
dans la ville plutôt que le malheur de ceux qui s'y trouvèrent.
Geoffroi de Villehardouin, par exemple, nous décrit les gains
de Boniface de Montferrat pendant la prise de la ville:
Le sac de Constantinople selon
Geoffroi de Villehardouin

Crâne de saint Jean-Baptiste, une autre des nombreuses reliques
pillées par les croisés en 1204.
Gunther de Pairis, qui était
un moine de l'abbaye de Pairis, nous décrit également
le pillage de la ville, mais se concentre davantage sur les saintes
reliques que sur les autres richesses séculaires. Comme la
plupart des ecclésiastiques qui participèrent aux "vols"
sacrés, l'auteur tente de justifier les actions de son abbé,
Martin de Pairis; en effet, il innocente l'abbé en prétendant
que les Grecs "schismatiques" n'étaient pas dignes
de conserver de tels trésors. Dans l'extrait suivant, nous
sommes témoins de la frénésie qui s'empara du
clergé pour les reliques au moment où les autres soldats
se contentaient de commettre des meurtres et de voler leurs victimes:
Le
sac de Constantinople selon Gunther de Pairis
Enfin, Robert de Clari nous raconte comment les chevaliers
plus pauvres dans l'armée furent trahis par les riches lors
de la prise du butin. En effet, l'entente avait été
d'attendre que toutes les richesses soient réunies avant de
les diviser entre Francs et Vénitiens. Toutefois, certains
hauts barons et comtes commencèrent à s'accaparer du
butin et parfois même à le cacher - comme il fut d'ailleurs
le cas pour Martin de Pairis -, au détriment des plus pauvres
qui avaient mis autant d'efforts à prendre la ville.
Le sac de Constantinople selon Robert
de Clari
Références:
(1) Kenneth M. Setton, A History of the Crusades, volume II.
Madison / Londres, The University of Winconsin Press, 1969, p. 182.
(2) Jonathan Riley-Smith, Les Croisades, Paris, Éditions
Pygmalion, 1990, p. 150.
(3) K. M. Setton, A History of the Crusades, p. 182-183.
(4) J. Riley-Smith, Les Croisades, p. 151.
L'EUROPE CENTRALE AU XIIIe
SIÈCLE

Carte de l'Europe centrale au moment de la quatrième croisade.
Source: SETTON, Kenneth M. A History of the Crusades, vol. II. Madison
/ Londres, The University of Wisconsin Press, 1969, p. 2
INDEX ONOMASTIQUE
Alexis III Ange (1153 - 1211/1212):
Empereur byzantin de 1195 à 1203. Il parvint au pouvoir en
aveuglant son frère, l'empereur Isaac II. Toutefois, son neveu
Alexis IV, le fils d'Isaac, vengea son père en 1203 en s'emparant
de Constantinople avec l'aide des croisés. S'étant enfui
de Constantinople, il fut plus tard capturé et enfermé
dans un monastère pour y passer le reste de sa vie.
Alexis IV Ange (1182/1183 - 1204):
Empereur conjoint de l'Empire byzantin avec Isaac II de 1203 à
1204. Bien qu'il soit parvenu au pouvoir en déposant son oncle
l'usurpateur, Alexis III, avec la collaboration des chefs de l'armée
croisée, les relations avec ces derniers s'envenimèrent
rapidement au cours de l'hiver 1203-1204. Ensuite, en raison de son
impossibilité à satisfaire ses engagements envers les
croisés et de sa perte de popularité auprès de
son entourage, il fut sujet à un coup d'État organisé
par la famille Doukas, notamment par Alexis V, et étranglé
en prison le 28/29 janvier 1204.
Alexis V Doukas (Murzuphle):
Empereur byzantin en 1204. Son surnom, Murzuphle (Mourtzouphlos),
proviendrait de ses épais sourcils qui se rejoignaient au centre.
Il devint empereur en exploitant les relations tendues entre les croisés
et Alexis IV, et ensuite en faisant étrangler ce dernier. Cependant,
son règne fut court car il offrit aux croisés, en usurpant
le pouvoir, le prétexte de prendre Constantinople. Il s'enfuit
alors en Thrace, où il fut plus tard capturé et condamné
à mort.
Baudouin de Flandres (1172 - 1205/1206):
Comte de Flandres et de Hainault, et ensuite empereur de l'Empire
latin de Constantinople de 1204 - 1205/1206. Il joua, aux côtés
de Boniface de Montferrat et d'Enrico Dandolo, un rôle décisif
dans la quatrième croisade. Son élection à la
tête du nouvel État latin provoqua d'ailleurs quelques
rixes entre lui et Boniface de Montferrat, qui était maintenant
vassal de Baudouin. Toutefois, le règne de Baudouin fut de
courte durée, car il fut capturé lors d'une expédition
près d'Andrinople et enfermé dans une prison, où
il mourut de façon mystérieuse.
Blachernes (Palais de):
Le terme Blachernes désigne une petite étendue d'eau
située au nord-ouest de Constantinople, dans la Corne d'or.
Au Ve siècle, un palais y fut construit sur une hauteur surplombant
la ville. Cependant, ce n'est qu'après le XIIe siècle
que le palais devint la résidence officielle de l'empereur.
Au moment de la prise de Constantinople par les Croisés, le
palais renfermait des richesses et des splendeurs incroyables et ses
fortifications étaient dites être comparables à
celles d'un château.
Boniface de Montferrat (v. 1150 - 1207):
Marquis de Montferrat et roi de Thessalonique de 1204 - 1207. Il dirigea
l'armée croisée jusqu'à Constantinople. Toutefois,
après la prise de la ville, Baudouin de Flandres fut élu
empereur à sa place et Boniface dut se contenter du royaume
de Thessalonique. Il mourut lors d'une embuscade bulgare, alors qu'il
tentait de maintenir son emprise sur son royaume toujours fragile.
Bosphore:
Détroit reliant la Mer Noire à la Mer de Marmara et
sur lequel se trouve la cité de Constantinople. Le Bosphore
contribuait à la position stratégique unique de la capitale
byzantine: étant étroit, soit 660 mètres de large
à son plus petit. La ville possédait un grand contrôle
sur les navires qui y circulaient et était protégée
davantage contre les attaques des flottes ennemies. De plus, le Bosphore
constituait un pont idéal entre les continents de l'Europe
et de l'Asie, plaçant Constantinople au carrefour des grandes
routes commerciales.
Boucoléon (Palais de):
Palais dominant le bassin réservé à la flottille
impériale, composé d'un labyrinthe complexe d'édifices
et de jardins. Le palais maintint son importance jusqu'à ce
que la Cour impériale se transporte au Palais de Blachernes
au XIIe siècle. Le terme Boucoléon est dérivé
de l'expression "Bouche de lion", attribué par les
voyageurs français impressionnés par les énormes
statues de lions qui ornaient le palais.
Choniate, Nicetas (1155/1157 - 1217):
Historien, théologien et administrateur byzantin. Auteur d'une
Histoire des Comnènes, il nous offre une version du sac de
Constantinople par les Croisés en 1204, mais du point de vue
des vaincus. Ses écrits sont donc d'une importance capitale
pour la compréhension de la quatrième croisade, car
elles complètent les sources occidentales sur l'événement
et soulignent l'angoisse ressentie par les Byzantins au moment où
les Francs pillaient leur ville.
Clari, Robert de (v. 1170 - v. 1216):
Chevalier originaire de Picardie. Il participa, comme simple soldat,
à la quatrième croisade et rédigea dès
son retour un récit sur l'expédition intitulé
De ceux qui conquirent Constantinople. Son récit demeure aujourd'hui
d'une grande importance, car il présente, contrairement à
Villehardouin, l'attaque sur Constantinople à travers les yeux
des "petits" de l'armée, c'est-à-dire les
soldats.
Constantinople:
Capitale de l'Empire byzantin. Autrefois une colonie grecque nommée
Byzance, la ville gagna véritablement de l'importance lorsqu'elle
fut nommée capitale de l'Empire romain d'Orient par l'Empereur
Constantin en 330. Située sur le Bosphore à un endroit
fort stratégique pour le commerce, Constantinople bénéficia
pendant la majeur partie du Moyen Âge d'une grande prospérité.
De plus, son emplacement lui assura une protection contre les nombreuses
attaques des ennemis de l'Empire, qu'ils soient Huns, Bulgares ou
Musulmans. Sauf pour la prise de 1204, les énormes murs de
Constantinople demeurèrent inviolés jusqu'en 1453, date
où les Turcs s'emparèrent de la ville et du même
coup de l'Empire byzantin.
Corfou (Kerkyra):
Île de la mer Ionienne, offrant un point d'arrêt important
pour les voyageurs entre Constantinople et l'Occident. De ce fait,
il fut primordial aux Croisés et aux Vénitiens de saisir
l'île byzantine lors de leur long périple vers Constantinople.
Corne d'or:
Bras de mer pénétrant dans les terres du côté
européen du Bosphore. Constantinople fut fondée sur
une masse terrestre triangulaire formée par la Corne d'or et
celle-ci favorisa la ville de plusieurs façons. En plus de
servir de port naturel aux navires, les Byzantins l'utilisèrent
pour défendre leur ville, notamment en la barrant à
l'aide d'une énorme chaîne soutenue par des bouées.
Ainsi, il était impossible pour une flotte ennemie d'y pénétrer
et d'attaquer le flanc maritime nord de la ville.
Dandolo, Enrico (v. 1107 - 1205):
Doge de Venise de 1192 à 1205. Il participa à la quatrième
croisade en organisant la flotte vénitienne qui transporta
l'armée croisée et en accompagnant cette dernière
jusqu'à Constantinople. Bien qu'à un âge très
avancé, il figura dans plusieurs des grands événements
de l'expédition, enflammé par une haine des Grecs qui,
selon certaines légendes, serait due à son aveuglement
par un empereur byzantin quelques années plus tôt. Il
mourut de causes naturelles peu de temps après la prise de
1204 et fut enterré dans l'Église Sainte-Sophie.
Galata (Tour de):
Établissement sur la rive nord de la Corne d'or, surplombé
par une imposante tour. Celle-ci servait d'encrage pour l'énorme
chaîne qui rejoignait Constantinople et qui refermait la Corne
d'or contre les attaques ennemies. La Tour de Galata possédait
donc une valeur stratégique: qui contrôlait la tour contrôlait
nécessairement la Corne d'or.
Gunther de Pairis (v. 1150 - 1208/1210):
Poète, historien et théologien latin, originaire de
Pairis en Alsace. Dans son Historia Constantinopolitana, Gunther nous
décrit le pillage de la Constantinople en 1204 et nous offre
une liste des innombrables merveilles et reliques qui y furent découvertes
par Martin, son abbé.
Innocent III (1160/1161 - 1216):
Pape de 1198 à 1216. Il ordonna, dès sa nomination,
l'organisation d'une quatrième croisade afin de délivrer
la sainte ville de Jérusalem des mains des Infidèles.
Toutefois, l'expédition échappa rapidement à
son contrôle, ce qui eut pour résultat la déviation
de l'armée vers Constantinople. Les historiens aujourd'hui
demeurent incertains des véritables motifs d'Innocent: aurait-il
pu empêcher l'attaque sur Constantinople ou la souhaitait-il?
Quoi qu'il en soit, l'Église de Rome en bénéficia
grandement.
Isaac II Ange (v. 1156 - 1204):
Empereur de Byzance de 1185 à 1195, et partagea ensuite l'Empire
avec son fils Alexis IV de 1203 à 1204. Il atteignit le pouvoir
d'Adronic I par usurpation et le perdit de la même façon
lorsque son frère, Alexis III, le fit aveugler et emprisonner.
Les Croisés utilisèrent le prétexte de la trahison
d'Alexis III pour reprendre Constantinople au nom d'Alexis IV en 1203.
Ce n'est qu'à ce moment qu'Isaac redevint co-empereur avec
son fils, mais de façon figurative car c'est ce dernier qui
prit en main l'administration de l'empire. Ce sont d'ailleurs les
erreurs d'Alexis IV qui permirent à Alexis V, surnommé
Murzuphle, d'usurper de nouveau le pouvoir. Isaac mourut peu de temps
après.
Jérusalem:
Ville de la Terre Sainte, également nommée Saint-Sépulcre,
puisqu'elle referme le "tombeau" de Jésus Christ.
Le but premier de la quatrième croisade était de délivrer
cette ville des mains des Musulmans, car celle-ci possédait
une grande valeur spirituelle aux yeux des Chrétiens. Des centaines
de pèlerinages y étaient en effet effectués à
chaque année par des Chrétiens. Toutefois, Jérusalem
ne fut jamais reprise par les chevaliers de la quatrième croisade;
pour cela, il fallut attendre la sixième croisade.
Morée (Auteur anonyme de la Chronique de)
Nom attribué au Péloponnèse, la péninsule
principale de la Grèce, après la quatrième croisade.
La Chronique de Morée, dont l'auteur demeure anonyme, aurait
été rédigée entre 1324 et 1328. Bien que
fortement critiquée pour ses inexactitudes et son caractère
souvent légendaire, la chronique nous offre tout de même
une nouvelle perspective sur l'histoire de la quatrième croisade,
la vision du XIVe siècle, de même qu'une description
fort détaillée de l'installation des Francs dans le
Péloponnèse.
Philippe de Souabe (1178-1208):
Roi d'Allemagne de 1198 à 1208. Son rôle dans la quatrième
croisade est minime, si ce n'est qu'il hébergea son neveu,
Alexis IV (Philippe avait épousé Irène, la soeur
de l'Empereur Isaac II), suite à l'usurpation d'Alexis III.
Il négocia très probablement avec Boniface de Montferrat,
le dirigeant de la quatrième croisade, pour que l'expédition
soit dirigée contre Constantinople et à l'avantage de
son neveu.
Sainte-Sophie de Constantinople:
Église principale de Constantinople, construite par Justinien
entre 532 et 537. Merveille du Moyen Âge, caractérisée
par des voûtes, coupoles et une clarté typique de l'architecture
byzantine. Ses richesses furent la proie des croisés, qui pillèrent
l'église en 1204. Jusqu'à la construction de la Basilique
Saint-Pierre de Rome, Sainte-Sophie possédait la plus vaste
coupole suspendue dans le monde médiéval.
Saladin ou Salah al-Dîn Yusuf ibn Aiyub (1138 - 1193):
Premier sultan ayyubide, contrôlant notamment l'Égypte,
Damas et Alep. Redouté par les Croisés en raison de
son obstination à reprendre les terres conquises par les Chrétiens,
Saladin parvint à reconquérir la ville de Jérusalem
en 1187. Bien qu'une paix de compromis ait été signée
entre Saladin et les États latins en 1192, la perte de Jérusalem
porta Innocent III à déclarer la quatrième croisade,
six années plus tard.
Thibaut de Champagne:
Comte de Champagne et dirigeant initial de la quatrième croisade,
bien qu'il demeure incertain si celui-ci détenait cette charge
de façon officielle ou non. Toutefois, Thibaut décéda
en 1201 avant même le départ de l'expédition.
Boniface de Montferrat fut par la suite élu dirigeant à
sa place.
Varègue (Garde):
Garde personnelle de l'Empereur byzantin. Le terme varègue
était attribué aux Peuples nordiques (entre autre les
Vikings, mais également des Anglais et des Danois) qui composaient
cette garde d'élite. Dès le XIe siècle et pendant
près de deux siècles, la Garde varègue joua un
rôle décisif dans l'histoire byzantine et était
reconnue pour sa valeur au combat et sa loyauté face à
l'empereur.
Venise:
Port italien situé dans le nord de la mer Adriatique, contrôlant
une partie importante du commerce méditerranéen. Suite
à plusieurs disputes avec l'Empire byzantin pour des raisons
commerciales, dont l'expulsion des marchands vénitiens de Constantinople
en 1171, les relations se dégradèrent au point où
le doge Enrico Dandolo détourna la quatrième croisade
vers Constantinople. Après 1204, Venise atteignit son apogée.
Villehardouin, Geoffroi de (v. 1150 - 1212/1218):
Maréchal de Champagne et historien français de la quatrième
croisade. En raison de son rôle auprès des dirigeants
de l'expédition et dans la conquête de Constantinople
en 1204, Villehardouin nous offre un témoignage important des
événements clés de la croisade. Bien que son
récit présente un point de vue uniquement français
et que certains aient accusé l'auteur de trop souvent chercher
à justifier les actions des croisés, il demeure le plus
sûr et le plus cohérent quant à la chronologie
des faits et à l'exactitude de ses descriptions.
Zara (ou Zadar):
Port de la Dalmatie, sur la mer Adriatique. Dès 1186, Zara
échappa au contrôle de Venise et tomba sous la domination
du roi de Hongrie, Béla III. Lorsque les habitants de la ville
refusèrent de reconnaître la suprématie du commerce
vénitien, Enrico Dandolo persuada les dirigeants de la quatrième
croisade de soumettre la ville en 1202.
BIBLIOGRAPHIE
Sources et documents utilisés:
BRÉHIER, Louis. Vie et mort de Byzance. Paris, Éditions
Albin Michel, 1992, 632 p.
BUCHON, J.-A.-C. Chroniques étrangères relatives
aux expéditions françaises pendant le XIIIe siècle.
Paris, Paul Daffis (libraire-éditeur), 1875, 802 p.
CLARI, Robert de. La conquête de Constantinople. Paris,
Librairie ancienne Honoré Champion, 1956, 130 p.
DELORT, Robert. Les Croisades. S.l.d, Éditions du
Seuil, 1988, 282 p.
DUBY, Georges. Atlas historique. Paris, Larousse, 1994, 331
p.
OSTROGORSKY, Georges. History of the Byzantine State. New
Brunswick, Rutgers University Press, 1957, 548 p.
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1996, 192 p.
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Pygmalion, 1990, 327 p.
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1095-1274. London, Edward Arnold Ltd., 1981, 191 p.
SETTON, Kenneth M. A History of the Crusades, volume II.
Madison / Londres, The University of Winconsin Press, 1969, 871 p.
VILLEHARDOUIN, Geoffroi de. Histoire de la conquête de Constantinople.
Paris, Librairie Hachette et cie, 1870, 287 p.
VILLEHARDOUIN, G. de. et CLARI, R. de. Ceux qui conquirent Constantinople.
Paris, Union générale d'éditions, 1966, 316 p.
VILLEHARDOUIN, G. de. et CLARI, R. de. Histoire de la conquête
de Constantinople. Paris, Librairie Jules Tallandier, 1981, 270
p.
WALTER, Gérard. La conquête de la Terre Sainte par
les Croisés. Paris, Éditions Albin Michel, 1973,
496 p.
Documents supplémentaires à
consulter afin d'approfondir le sujet de la quatrième croisade:
BRAND, Charles M. "A Byzantine Plan for the Fourth Crusade",
Speculum, vol. XLIII, #3, juillet 1968, p. 462-475.
BROWN, Elizabeth A. R., "The Cistercians in the Latin Empire
of Constantinople and Greece, 1204-1276", Traditio,
vol. XIV, 1958, p. 63-120.
DAWKINS, R. M. "The Later History of the Varangian Guard: Some
Notes", Journal of Roman Studies, vol. XXXVII, 1947,
p. 39-46.
FARAL, Edmond, "Geoffroy de Villehardouin: la question de sa
sincérité", Revue historique, 1936, p.
530-582.
FROLOW, A. "La déviation de la quatrième croisade
vers Constantinople: problème d'histoire et de doctrine",
Revue de l'Histoire des Religions, CXLV, 1954, p. 168-187.
FROLOW, A. "La déviation de la quatrième croisade
vers Constantinople: problème d'histoire et de doctrine (suite)",
Revue de l'Histoire des Religions, CXLVI, 1954, p. 87-89.
FROLOW, A. "La déviation de la quatrième croisade
vers Constantinople: problème d'histoire et de doctrine (suite)",
Revue de l'Histoire des Religions, CXLVI, 1954, p. 194-219.
FROLOW, A. "La déviation de la quatrième croisade
vers Constantinople. Note additionnelle: la Croisade et les guerres
persanes d'Héraclius", Revue de l'Histoire des Religions,
CXLVII, 1954, p. 50-61.
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Fourth Crusade, or An Old Controversy Solved by a Latin Adverb",
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SWIETEK, Francis R. "Gunther of Pairis and the Historia Constantinopolitana",
Speculum, janvier 1978, vol. LIII, no. 1, p. 49-79.
WOLFF, Robert Lee. "Baldwin of Flanders and Hainaut, First Latin
Emperor of Constantinople: His Life, Death and Ressurection, 1172-1225",
Speculum, vol. XXVII, juillet 1952, #3, p. 281-322.
WOLFF, Robert Lee. "The Organization of the Latin Patriarchate
of Constantinople, 1204-1261: Social and Administrative Consequences
of the Latin Conquest", Traditio, vol. VI, 1948, p.
33-60.
LA PRÉDICATION DE LA QUATRIÈME CROISADE
Selon Innocent III:
Nous, confiants dans la miséricorde de Dieu et dans l'autorité
des saints apôtres Pierre et Paul, grâce à ce pouvoir
de faire et de défaire que Dieu nous a conféré
malgré notre indignité, nous accordons, à tous
ceux qui se soumettent à l'épreuve de ce voyage, personnellement
et à leurs frais, le pardon complet des péchés
dont ils se repentent à haute voix et dans leur cœur;
aux justes, nous promettons en récompense une plus grande part
de l'éternel salut.
Innocent III, Registre, Éd. O Hageneder et A. Haidacher,
vol. 1, 1964, p. 503, dans Jonathan Riley-Smith, Les Croisades,
Paris, Éditions Pygmalion, 1990, p. 143.
Selon Geoffroi de
Villehardouin:
Sachez que mil cent quatre-vingt-dix-sept ans après l'incarnation
de Notre-Seigneur Jésus-Christ, au temps d'Innocent pape de
Rome, et de Philippe roi de France, et de Richard roi d'Angleterre,
il y eut un saint homme en France qui avait nom Foulque de Neuilli
- ce Neuilly sied entre Lagny-sur-Marne et Paris -; et il était
prêtre, et tenait paroisse du village. Et ce Foulque que je
vous dis commença à parler de Dieu par l'Île-de-France
et par les autres pays d'alentour; et sachez que Notre-Seigneur fit
maint beau miracle pour lui.
Sachez que la renommée de ce saint homme alla tant qu'elle
vint au pape de Rome, Innocent; et la pape envoya en France, et manda
au prud'homme qu'il prêchât la croix par son autorité.
Et après il y envoya un sien cardinal, maître Pierre
de Capoue, qui était croisé, et manda par lui l'indulgence
telle que je vous dirai. Tous ceux qui se croiseraient et feraient
le service de Dieu un an dans l'armée, seraient quittes de
tous les péchés qu'ils avaient faits, dont ils seraient
confessés. Parce que cette indulgence fut si grande, les coeurs
des gens s'en émurent beaucoup; et beaucoup se croisèrent
parce que cette indulgence était si grande.
Geoffroi de Villehardouin, Histoire de la conquête de
Constantinople, Paris, Librairie Hachette et cie, 1870, pp. 1-2.
Traduction par Natalis de Wailly.
LES NÉGOCIATIONS À VENISE
Selon Geoffroi de
Villehardouin
Ils [les émissaires]entrèrent au palais qui était
bien riche et beau, et trouvèrent le doge et son conseil en
une chambre, et dirent leur message en cette manière: «Sire,
nous sommes venus à toi de la part des hauts barons de France
qui ont pris le signe de la croix pour venger la honte de Jésus-Christ
et reconquérir Jérusalem, si Dieu le veut souffrir.
Et parce qu'ils savent que nulles gens n'ont aussi grand pouvoir de
les aider que vous et vos gens, ils vous prient que pour Dieu vous
ayez pitié de la Terre d'outre-mer et de la honte de Jésus-Christ,
et que vous vouliez travailler à ce qu'ils puissent avoir navires
de transport et de guerre.»
«En quelle manière? fait le doge. - En toutes les manières,
font les messagers, que vous les saurez proposer ou conseiller, pourvu
qu'ils le puissent faire ou supporter. - Certes, fait le doge, c'est
une grande chose qu'ils nous ont requise, et il semble bien qu'ils
visent à haute affaire; et nous vous en répondrons d'aujourd'hui
en huit jours. Et ne vous étonnez pas si le terme est long;
car il convient de beaucoup penser à si grande chose.»
Au terme que le doge leur fixa, ils revinrent au palais. Toutes les
paroles qui là furent dites et prononcées, je ne puis
pas vous les raconter. Mais la fin du parlement fut telle: «Seigneurs,
fait le doge, nous vous dirons le parti que nous avons pris, si nous
pouvons amener notre grand conseil et le commun du pays à l'octroyer;
et vous vous consulterez pour voir si vous le pourrez faire ou soutenir.»
«Nous ferons des huissiers pour passer quatre mille et cinq
cents chevaux, et neuf mille écuyers; et dans les nefs quatre
mille cinq cents chevaliers et vingt mille sergents à pied.
Et pour tous ces chevaux et ces gens la convention sera telle qu'ils
porteront des vivres pour neuf mois. Voilà ce que nous ferrons
au moins, à condition qu'on donnera par cheval quatre marcs,
et par homme deux.»
«Et toutes ces conventions que nous vous expliquons, nous les
tiendrons pendant un an à compter du jour que nous partirons
du port de Venise, pour faire le service de Dieu et de la chrétienté,
en quelque lieu que ce soit. La somme de cette dépense qui
est ci-devant indiquée monte à quatre-vingt-cinq mille
marcs.
«Et voici ce que nous ferons de plus: nous ajouterons cinquante
galères armées pour l'amour de Dieu; à condition
que tant que notre société durera, de toutes conquêtes
que nous ferons en terre ou en argent, par mer ou par terre, nous
en aurons la moitié et vous l'autre. Or donc consultez-vous
pour voir si vous le pouvez faire et soutenir.»
Les messagers s'en vont; et ils dirent qu'ils en parleraient ensemble,
et leur répondront le lendemain. Ils se consultèrent
et parlèrent ensemble cette nuit, et puis tombèrent
d'accord de le faire. Le lendemain, ils vinrent devant le doge et
dirent: «Sire, nous sommes prêts à conclure cette
convention.» Et le doge dit qu'il en parlerait à ces
gens, et que ce qu'il trouverait il le leur ferait savoir.
Le matin du troisième jour, le doge, qui était bien
sage et preux, manda son grand conseil; et le conseil était
de quarante hommes, des plus sages du pays. Par son sens et son esprit
qui était bien clair et bien bon, il les amena à l'approuver
et à le vouloir. Il les y amena ainsi, puis cent, puis deux
cents, puis mille, tant que tous l'agréèrent et approuvèrent.
Puis il en assembla bien dix mille en la chapelle de Saint-Marc, la
plus belle qui soit et leur dit qu'ils ouïssent une messe du
Saint-Esprit, et priassent Dieu de les conseiller sur la requête
que les messagers leur avaient faites. Et ils le firent bien volontiers.

Intérieur de l'Église Saint-Marc à Venise, datant
du XIe siècle.
L'influence byzantine est ici fort apparente
Quand la messe fut dite, le doge manda
aux messagers de requérir tout le peuple humblement pour qu'il
consentît que cette convention fût faite. Les messagers
vinrent à l'église; ils furent bien regardés
par maintes gens qui ne les avaient jamais vus.
Geoffroi de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne prit la
parole par l'accord et la volonté des autres messagers et leur
dit: «Seigneurs, les barons de France les plus hauts et les
plus puissants nous ont envoyés à vous, et ils vous
crient merci, afin qu'il vous prenne pitié de Jérusalem
qui est sous le servage des Turcs, et que pour Dieu vous vouliez les
aider à venger la honte de Jésus-Christ. Et ils vous
ont choisis parce qu'ils savent que nulles gens qui soient sur mer
n'ont aussi grand pouvoir que vous et vos gens. Et ils nous commandèrent
de tomber à vos pieds