L'État belge
Petite histoire de la Belgique
et ses conséquences linguistiques
1 Les premiers peuples
Les premiers peuples installés
sur le territoire de la Belgique furent sans doute des Indo-Européens.
Les rchéologues ont trouvé des traces de populations tant
celtiques (à l’ouest) que germaniques (au nord). Si l’on
tient compte des fouilles archéologiques, on peut conclure que
le territoire actuel de la Belgique, de même que le nord de la
France, a pu être une zone de transition entre les cultures celtique
et germanique. Par ailleurs, les écrits d’Hécatée
de Milet et d’Hérodote (-484 à -425) nous apprennent
également que les Celtes habitaient originairement une région
qui s’étendait de l’ouest de la France jusqu’au
sud-est de l’Allemagne, mais qui pourrait exclure le nord de la
Belgique. Constitués en tribus autonomes et rivales, ces peuples
étaient unis par la religion druidique et la langue celtique.
1.1 La romanisation et les Belges
C'est avec la conquête de Rome
que les Belges entrèrent dans l'histoire. En 57 avant notre ère,
Jules César, lors de la guerre des Gaules, fit pénétrer
ses légions dans la «Gaule belge». Dès cette
époque, César faisait la distinction entre les Celtes
(ou Gaulois), les Aquitaines et les Belges. César croyait que
les peuples belges étaient issus des Germains. Il a même
fait une énumération de ces Belges qui, sous le nom de
Germani («qui uno nomine Germani appellantur»),
sont énumérés ainsi : Suessiones
(Suessions), Nervii (Nerviens), Atrabates
(Abrates), Ambiani (Ambiens), Morini
(Morines), Menapii (Ménapiens), Caletes
(Calètes), Veliocasses (Véliocasses),
Viromandui (Viromanduens), Aduatici
(Aduaticiens), Condrusi (Condrusiens), Ebuones
(Éburons), Caeroeses (Cérosiens)
et Paemanes (Pémaniens).
Cette assimilation des Belges aux Germains
n’a pas empêché César de considérer
les Belges comme des Gaulois (un peuple celte). En réalité,
certains peuples belges étaient originaires des régions
germaniques à l’est du Rhin, mais furent vraisemblablement
soumis à de fortes influences celtiques, alors que d’autres
peuples étaient d’origine celte. Parmi les nombreuses tribus
du territoire de la «Gaule belge» qui résistèrent
à l’occupation romaine, César tenait les Belgae
(les Belges) pour les plus braves de tous les peuples de la Gaule. Dans
l'introduction de son livre De Bello Gallico (La guerre
des Gaules), César parle des Belges en ces mots: «Horum
omnium fortissimi sunt Belgae.» Autrement dit : «De tous,
les Belges sont les plus valeureux.» En réalité,
pour César, fortissimi signifiait les guerriers les
plus «violents» (ou «sauvages»). C'est en Belgique
(la Gaule belge) que César essuya sa plus sanglante défaite.
Ambiorix, le chef des Éburons, avait surpris les Romains dans
la vallée du Geer et avait exterminé entièrement
deux légions (6000 soldats). Arrivé trop tard en renfort
avec le reste de son armée pour éviter le massacre de
ses légions, César poursuivit Ambiorix qui se réfugia
dans la forêt ardennaise où il ne parviendra jamais à
le surprendre.
Cela dit, certains historiens laissent
croire que les peuples belges s’étaient déjà
formés dès le IVe siècle avant notre ère,
alors que d’autres situent cette mixité plutôt vers
le IIe siècle. À l’époque de la conquête
des Gaules, en 57 avant notre ère, la Gaule belge s’étendait
entre la mer du Nord, la Seine et la Marne, et comptait quelque 500
000 habitants répartis en une quinzaine de tribus. Les Belgae
parlaient des idiomes germaniques, fortement influencés par les
parlers celtiques.
1.2 Une province romaine
Après la soumission des Nerviens
(de 57 à 46), la Gaule belge finit par devenir officiellement
une «province romaine» en 51. La résistance poussa
César au génocide de certaines tribus comme les Éburons
et les Aduatiques. D'autres tribus d'origine germanique vinrent alors
repeupler les territoires disponibles, avec l'assentiment des Romains.
La Gaule belge était importante pour les Romains, en raison de
la frontière rhénane avec les territoires germaniques.
Les conquérants supprimèrent la caste des druides d’influence
celtique, mais les Belgae continuèrent à adorer
leurs dieux germaniques, puis celtiques, en plus des nouveaux dieux
romains.
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Dans ce qui était
devenu la Gallia Belgica, qui s’étendait du
nord de la France aux Pays-Bas et à une partie de la Suisse,
les Romains créèrent trois provinces à partir
du IIIe siècle: la Germanica secunda au nord-est,
la Belgica secunda au nord-est et la Belgica prima
au sud. La province appelée Belgica prima
avait Trèves comme capitale et n’occupait qu’une
partie du Luxembourg actuel. Par contre, la Belgica
secunda était beaucoup plus grande et occupait
tout le nord-ouest de la Belgique actuelle avec Reims (actuellement
en France) comme capitale. La Germanica secunda
était située au nord-est dans ce qui est aujourd’hui
une partie de la Flandre et des Pays-Bas, avec comme capitale Cologne.
Aucune de ces capitales n'est aujourd'hui sur le sol belge. |
C'est dans ce cadre administratif que,
peu à peu, la latin remplaça les langues germaniques et
les langues celtiques des peules belges, surtout dans les villes. Les
langues celtiques survécurent dans les campagnes, du moins jusqu'à
l'arrivée du christianisme.
L'influence romaine entraîna à la fois la christianisation
et la romanisation du territoire, surtout dans la partie méridionale
de l'actuelle Belgique, ce qui correspond à la Wallonie qui vit
se multiplier les villae (grands domaines de la civilisation
romaine).
2 Le début des rivalités
linguistiques
Déjà au IIIe siècle,
mais surtout au IVe siècle, les Francs envahirent la Belgica
et s’installèrent massivement dans tout le pays. Cependant,
l'histoire de l'installation des francs dans ces régions reste
mal connue. Ils seraient arrivés par vagues successives ; ils
fondèrent ce qui allait devenir la Flandre (au nord) et conservèrent
leur langue germanique. Par ailleurs, des Saxons et des Frisons vinrent
également habiter sur les côtes flamandes. Encore de nos
jours, on peut trouver certains éléments saxons et frisons
dans les dialectes parlés dans le nord de la France, en Flandre
et aux Pays-Bas.
Cette grande région du Nord perdit
une grande partie de sa population d’origine pour faire place
aux nouveaux envahisseurs germaniques (francs). Au sud et au sud-est,
les Francs durent faire face à des populations gallo-romanes
numériquement plus importantes; ils ne purent imposer leur langue
et se fondirent dans l’élément gallo-roman, créant
ainsi une sorte de fusion entre les envahisseurs et les peuples conquis.
Toutefois, l'imprécision des connaissances sur la densité
de ces peuples rend aléatoire toute discussion sur l'origine
de la frontière linguistique actuelle. Intégré
dans l'empire franc à partir du Ve siècle, l'espace belge
demeure une province frontière dans le royaume mérovingien.
Ce sont les Francs qui auraient donné
le nom de Wallon (de walha, nom francique
d’une tribu celtique de la Gaule narbonnaise, les Volcae)
aux habitants de cette région du sud de la Belgique. Par la suite,
les populations flamandes leur auraient attribué le même
nom (Waal). Lentement, les Wallons du Sud donnèrent
naissance à ce qui deviendra beaucoup plus tard la «Wallonie».
Ainsi, Flamands et Wallons de Belgique auraient ainsi les mêmes
ancêtres et proviendraient en partie des mêmes peuples.
C’est donc au Moyen Âge seulement que fut tracée
une sorte de «frontière linguistique» entre les deux
communautés flamande et wallonne de la Belgique actuelle, mais
la langue administrative et juridique de cette époque demeurait
le latin. Évidemment, le problème des langues vivantes
ne se posait pas.
Le traité de Verdun de 843 entre
les fils de Louis le Pieux (c’est-à-dire Charles le Chauve,
Louis le Germanique et Lothaire) partagea l’empire de Charlemagne.
 |
La Francie occidentale,
soit les pays situés à l’ouest de l’Escaut,
de la Meuse, de la Sône et du Rhône, revint à
Charles le Chauve; la Francie orientale, soit
les pays à l’est du Rhin, échouèrent
à Louis le Germanique, alors que la Lotharingie
(les pays compris entre la mer du Nord jusqu’au golf de
Tarente, avec les deux capitales d’Aix-la-Chapelle et de
Rome) était attribuée, en même temps que le
titre impérial, à Lothaire. En somme, la Flandre
et la France revinrent à Charles le Chauve, tandis que
la Wallonie (le Hainaut et le Brabant) fut intégrée
à la Basse-Lorraine, un duché de la Lotharingie.
Comme on s’en doute, cette division territoriale ne s’est
pas faite sur une base linguistique, mais sur une base politique. |
À l'ouest de l'Escaut, le territoire,
qui va plus tard devenir le comté de Flandre (c'est-à-dire
la Flandre française de nos jours, les deux provinces flamandes
de la Flandre occidentale et de la Flandre orientale, ainsi que des
territoires de la province du Hainaut), faisaient alors partie du royaume
de Charles le Chauve (ce qu'on va appeler le «Royaume des Francs»:
la France). Les autres parties néerlandophones (constituant le
reste de la Flandre actuelle) furent incorporées à la
Basse-Lorraine (l'Empire germanique) comme le reste du territoire qui
constitue maintenant la Wallonie. Bref, cette partie du nord-est du
royaume appartenant à Charles le Chauve comptait une population
parlant un ensemble hétéroclite d’idiomes romans
et germaniques.
3 L’époque de la fragmentation
politique (Moyen Âge)
 |
Au cours du Moyen Âge,
se créèrent de nombreuses principautés indépendantes
(Basse-Lorraine, Liège, Tournai, Cambrai, Malines), de
duchés (Brabant, Luxembourg, Limbourg) et de comtés
(Flandre, Hainaut, Namur, Artois, Louvain, Bruxelles, etc.), qui
se multiplièrent au IXe et au Xe siècles et réussirent
à obtenir de plus en plus d’autonomie de la part
de leurs suzerains. On assista à une multiplication de
petits territoires autonomes.
|
La Flandre constituait
un fief du roi de France, mais qui résistait aux tendances centralisatrices
de ce dernier. Régulièrement, la France intervenait militairement
dans la région — une soixantaine d’invasions, soit
une aux dix ans — jusqu'à la défaite des Flamands
en 1328, lors de la bataille de Cassel. Néanmoins, la victoire
française ne mit pas fin aux aspirations autonomistes de la Flandre;
considérée comme le plus riche fief du royaume de France,
la Flandre réussit à conserver une certaine autonomie
en payant des impôts royaux élevés. En 1340, les
armées du roi de France furent vaincues par une coalition anglo-flamande.
En 1369, Philippe le Hardi, l’oncle du roi de France, épousa
la fille et héritière du comte de Flandre.
Par la suite, plusieurs comtés
et duchés (Namur, Brabant, Limbourg, Hainaut, Luxembourg, Hollande,
Gueldre, etc.) passèrent aux mains des ducs de Bourgogne.
Ces derniers instaurèrent des institutions qui eurent pour conséquence
d’unifier un peu plus le pays. Les mariages princiers, les achats,
la diplomatie et les héritages contribuèrent à
réunir la plupart des États.
N’oublions pas que les ducs de
Bourgogne cumulaient plusieurs titres. Par exemple, selon les époques
(entre 1384 et 1475), le duc de Bourgogne pouvait être à
la fois comte de Franche-Comté, comte d’Artois, comte de
Picardie, comte de Flandre, comte de Nevers, comte de Hainaut, comte
de Zélande, comte de Hollande, duc de Luxembourg, duc de Namur,
duc de Limbourg, duc de Brabant, etc. En épousant Maximilien
d’Autriche en 1477, Marie de Bourgogne mit la Belgique sous la
domination des Habsbourg (plus tard avec ses deux branches: les Hasbourg
d’Autriche et ceux d’Espagne). Maximilien signa avec Louis
XI le traité d’Arras, qui laissait à la France la
Bourgogne ducale et la Picardie.
Ce morcellement politique eut certaines
conséquences sur le plan linguistique. Il favorisa la fragmentation
dialectale, ce qui contribua à la formation des idiomes picards,
flamands, wallons, champenois, lorrains, luxembourgeois, limbourgeois,
etc. Cependant, l’administration des État et de l’Église
se faisait en latin, tandis que le français (francien) n’était
parlé encore que par une partie de la noblesse de France.
4 La période des Pays-Bas (1493-1713)
En 1493, Philippe le Beau devint le souverain
des Pays-Bas et épousa l’héritière de la
maison d’Espagne. Son fils, Charles Quint (1500-1558),
né à Gand, fut d’abord prince bourguignon (de langue
maternelle française), puis, en 1516, prince des Pays-Bas et
roi d’Espagne, enfin en 1519 roi de Sicile et empereur du Saint-Empire
romain germanique. En tant que souverain des Pays-Bas, Charles réussit
à rattacher les 17 provinces sous son autorité, aussi
bien les provinces de langue germanique du Nord (Flandre, Anvers, Limbourg,
Luxembourg, Friesland, Ommerlanden, Overijssel, Hollande, Utrecht, Gueldre,
Zélande, etc.) que les provinces romanes du Sud (Artois, Namur,
Brabant, Hainaut, etc.). Juridiquement, les Pays-Bas formaient avec
les autres principautés allemandes le Saint-Empire romain germanique.
De plus, Charles Quint, était non seulement roi des Pays-Bas,
empereur du Saint- Empire, mais également roi d’Espagne.
Il ne s’agissait pas d’une unité politique entre
l’Espagne et les Pays-Bas, mais les deux royaumes étaient
néanmoins sous la souveraineté du même roi. Charles
Quint se trouvait ainsi à la tête d’un formidable
empire encerclant pratiquement la France. Il parlait non seulement le
français, mais aussi l’espagnol, l’allemand, l’italien,
le latin et un peu le néerlandais. C’est d’ailleurs
ce monarque polyglotte qui aurait affirmé: «Je parle espagnol
à Dieu, italien aux femmes, français aux hommes et allemand
à mon cheval.»
C’est avec Philippe II
(1527-1598), le fils de Charles Quint, que les problèmes commencèrent
aux Pays-Bas. Étant élevé en Espagne (Castille),
ignorant tout du néerlandais et ne connaissant qu’un peu
de français (et de latin), son éducation exclusivement
espagnole le fit peu apprécier aux Pays-Bas, lesquels lui furent
confiés en 1555 après l’abdication de Charles Quint.
Il reprit la politique de son père, mais d’une façon
beaucoup plus étroite, surtout en matière de religion.
La guerre avec la France reprit, et il suscita la révolte des
Pays-Bas en raison de son intransigeance religieuse (imposition de l’Inquisition)
et de sa politique de centralisation absolutiste (abolition des conseils
provinciaux). En conséquence, la Zélande et la Hollande,
refuge des calvinistes, firent sécession avec Guillaume d’Orange.
Les catholiques en vinrent à former la confédération
d’Arras pour lutter contre les orangistes qui lui opposèrent
l’union d’Utrecht en 1579, l’acte de naissance des
Provinces-Unies. Malgré les révoltes et les guerres, le
territoire de ce qui sera la Belgique continua de faire partie des Pays-Bas
espagnols jusqu’en 1713. Entre-temps, le traité de Munster
(1648) rendait des parties de la Flandre (la Flandre zélandaise),
le nord du Brabant ainsi que quelques territoires d’outre-Meuse,
aux Provinces-Unies. Comme il s’agissait d’un État
confédéral, les Provinces-Unies conservèrent une
certaine autonomie, mais les territoires du Sud furent administrées
directement par le pouvoir espagnol.
En 1713, les Pays-Bas espagnols passèrent
sous l’autorité de l’empereur d’Autriche. Durant
tout le règne de Louis XIV, la région des Pays-Bas espagnols
devint un champ de bataille perpétuel. Le traité d’Utrecht
de 1715 donna une partie de la Flandre à la France,
mais le traité d’Aix-la-Chapelle de 1748 rendit certaines
régions (Nieuport, Courtrai, Ypres) à l’Autriche.
Plus tard, Joseph II (1741-1790), en despote éclairé,
entreprit de faire de ses possessions un État moderne, centralisé
et germanique. L’administration des Pays-Bas du Sud fut totalement
refondue et réorganisée selon le modèle français;
il voulut abolir les privilèges des principautés, instituer
son autorité directe et imposer la langue allemande. Cependant,
la ville de Bruxelles comptait alors une majorité de langue flamande
et une minorité de langue française, mais il s'agissait
de la langue du pouvoir: les gouverneurs-généraux qui
résidaient dans la ville s'exprimaient uniquement en cette langue.
Les pratiques établies par les Autrichiens firent en sorte que
les Flamands de Bruxelles durent apprendre le français s'ils
voulaient entreprendre une carrière administrative.
L'usage de la langue faisait en sorte
qu'une minorité riche et francophone cohabitait avec une masse
flamande pauvre et peu alphabétisée. Entre ces deux extrêmes,
on trouvait une bourgeoisie commerçante et urbaine, bilingue.
Néanmoins, les mesures prises par les autorités autrichiennes
heurtèrent de font, on le devine, les particularismes locaux,
les sentiments religieux, les habitudes linguistiques, etc. Le mécontentement
de la population fit éclater la révolution brabançonne
(octobre-décembre 1789) et les troupes autrichiennes furent chassées
du pays jusqu’en 1793.
5 La Révolution française
et ses conséquences
La guerre éclata à nouveau
après la Révolution française et, en 1794, les
Français écrasèrent les troupes autrichiennes.
Dès le 11 septembre 1794, le néerlandais
fut interdit dans l’administration, la justice et l’enseignement.
Après avoir mâté les derniers foyers de résistance
en Flandre, les Français annexèrent officiellement en
1795 les Pays-Bas autrichiens (au nord) et les Pays-Bas du Sud. Par
un décret spécial, la Convention du 9 vendémiaire
an IV (1er octobre 1795) déclarait que les territoires des Pays-Bas
autrichiens ainsi que la principauté de Liège, le duché
de Bouillon et la principauté de Stavelot faisaient désormais
intégralement partie de la France. Les anciens duchés,
principautés, comtés et seigneuries furent abolis et remplacés
par neuf départements (voir
la carte des provinces belges); en plus, par le traité
de La Haye (16 mai 1795), on y avait ajouté des territoires des
Provinces-Unies: la Flandre zélandaise (Zeeuws-Vlaanderen), les
pays d’outre-Meuse (de Landen der Overmaze), une partie du Brabant
septentrional, les villes de Maastricht, Montfort, Beersel et Venlo.
Par la loi du 25 octobre 1795, l’Administration
française ouvrit une école primaire dans chaque canton
ainsi qu’une école secondaire dans chaque département.
Ces établissements restèrent peu fréquentés
en Flandre, car la plupart des élèves étaient des
petits Français ou des fonctionnaires de l’État.
L’Université de Louvain fut abolie le 19 octobre 1797,
alors que tous les cours se donnaient en latin. La
francisation des élites flamandes s’accéléra
sous le «régime français». Tous les actes
publics, dans un délai d'un an, devaient désormais être
rédigés en français. Napoléon appliqua à
la Belgique ce que le décret du 2 thermidor An II (20 juillet
1794) n'avait pu accomplir: la francisation massive des couches moyennes
dans les «départements du Nord». Comme on peut s’en
douter, l’occupation des forces françaises déplut
hautement aux habitants du pays flamand. Dans un rapport d’un
commissaire révolutionnaire français, on pouvait lire:
«Tout y est contre les Français»... surtout en pays
flamand où les révoltes revenaient périodiquement.
Les répressions furent terribles en Flandre et des villages entiers
furent massacrés par les Français.
Par la loi Jourdan-Delbrel du 5 septembre
1798, la France imposa la conscription dans ses armées dans les
territoires conquis. Cette mesure contribua grandement à la révolte
flamande, car elle abolissait l’un des privilèges des Pays-Bas
du Sud, qui prévoyait que l’empereur ne pouvait recruter
des soldats pour l’armée que par des enrôlements
volontaires. Évidemment, les départements francophones
offrirent moins de résistance à cette conscription. La
haine des Flamands pour tout ce qui était français se
développa davantage. En 1813, le préfet du département
de l’Ourthe, Micoud d’Umons, écrivait dans son rapport
«que les peuples qui ne parlent pas le français sont contre
nous en général».
Lorsque Bonaparte devint
premier consul (1800-1804), il obligea tous les fonctionnaires de la
Flandre à être des «citoyens français».
Les évêchés subirent des changements similaires
et, graduellement, tout le haut-clergé devint français.
L’archevêque de Malines, Jean-Armand de Roquelaure, eut
l’idée d’envoyer les séminaristes flamands
à Lyon et Paris «pour franciser la Belgique en peu de temps».
Cette politique ecclésiastique suscita, on le devine, de nouveaux
mécontentements au sein de la population flamande. Puis Bonaparte
devint Napoléon 1er (1804-18150.
À partir de 1810, l'empereur Napoléon
appliqua une politique de francisation plus intense. Il voulut arranger
des mariages entre les filles des notables flamands avec des officiers
et fonctionnaires français, puis envoyer les enfants des élites
dans les écoles en France, voire forcer ces familles à
s’établir à Paris. Effectivement, la politique de
francisation connut des résultats importants au sein de la bourgeoisie
flamande, mais n’eut guère de succès chez les gens
du peuple.
En mars 1815, le pays fut occupé
par les armées de la coalition des puissances européennes
ayant participé au Congrès de Vienne (Russie, Autriche,
Prusse, Grande-Bretagne). Le 22 juin 1815, Napoléon livra la
bataille de Waterloo, alors que les Belges (surtout les Wallons) se
battirent tant du côté français (ils y avaient été
quelque peu contraints, il va sans dire) que du côté des
puissances coalisées.
6 La période hollandaise (1815-1830)
Après la défaite de Napoléon,
le Congrès de Vienne (1815) créa le nouveau royaume
de Belgique connu sous le nom de «Royaume-Uni
des Pays-Bas» (en néerlandais: Verenigd Koninkrijk
der Nederlanden), c’est-à-dire la réunion de
presque toutes les principautés des Pays-Bas autrichiens, les
Provinces-Unis et les Pays de Généralité (ces derniers
administrés par les Provinces-Unies depuis le traité de
Munster). Le royaume fut confié à un roi hollandais, Guillaume
d'Orange, reconnu comme le «roi des Pays-Bas et grand-duc
de Luxembourg». À ce moment-là, le Luxembourg ne
faisait pas partie du royaume, mais constituait un grand-duché
membre de la Confédération germanique.
Les nouveaux sujets de Guillaume d’Orange,
surtout la bourgeoisie francophone, se montrèrent hostiles à
la réunion des Pays-Bas du Nord et des Pays-Bas du Sud. Au début,
l’Église catholique était favorable à cette
union politique, de même que certains adeptes wallons et flamands
de la Révolution française. Mais les dispositions constitutionnelles
reconnaissant l’égalité des religions choquèrent
profondément les évêques catholiques (tous des Français).
C’est surtout au Brabant que le roi pouvait compter sur un nombre
assez important d’adeptes flamands qui étaient fortement
influencés par les idées des Lumières. Bien qu’en
général les Flamands n’aimaient pas la Révolution
française et ses excès, ils étaient néanmoins
favorables aux idées des grands philosophes français (Voltaire
et les encyclopédistes).
Sur le plan linguistique, Guillaume d’Orange
décréta que la langue officielle du pays devrait être
le néerlandais, c’est-à-dire la
langue des instances les plus hautes du royaume; de plus, tous les fonctionnaires
de l’administration centrale devaient connaître le néerlandais.
Selon les arrêtés de 1819 et 1822, il était stipulé
(«[…] qu’il ne pourrait plus être présenté,
pour les places et les emplois publics, que des personnes ayant la connaissance
nécessaire du néerlandais». Le néerlandais
devint la langue officielle. Bref, la politique de néerlandisation
menée par les fonctionnaires de Guillaume Ier constituait l'envers
de la politique de francisation sous Napoléon! Toutefois, la
mesure orangiste n’excluait point les autres langues, ni leur
utilisation dans l’enseignement, la justice ou l’administration.
N’oublions pas que, comme tous les membres de la maison royale
des Pays-Bas, Guillaume d’Orange était francophone et que
le français restera la langue de cette famille jusqu’en
1890. L’objectif du souverain était que le néerlandais
devait être employé en Flandre et le français en
Wallonie dans l’administration, la justice et l’éducation.
Néanmoins, le néerlandais
devait être inclus dans l’enseignement dans toutes les écoles
du royaume. L’arrêté royal du 15 septembre 1819 prévoyait
que le français était la langue officielle de l’administration
et de la justice dans le pays wallon. De fait, sous le règne
de Guillaume d’Orange, les Wallons furent administrés,
jugés et instruits en français. Le même arrêté
faisait du néerlandais l’unique langue officielle des provinces
de la Flandre occidentale, de la Flandre orientale, d’Anvers et
du Limbourg. La loi prescrivait une période de transition: du
15 septembre 1819 au 30 décembre 1822, le français pourrait
être utilisé au même titre que le néerlandais.
En somme, comparativement à aujourd’hui, nous pourrions
considérer la politique linguistique de Guillaume d’Orange
comme très avancée pour son époque.
Entre 1819 et 1822, l’Administration
devait adopter le néerlandais graduellement,
mais le français resta la langue dominante,
sauf pour la justice où les changements furent plus marquants.
Les écoles flamandes se développèrent rapidement,
mais leur imposition dans les communes mixes de la frontière
linguistique déplurent aux francophones. Soulignons que les frontières
provinciales établies par les Français avaient été
conservées intégralement; dans les communes néerlandophones
faisant partie d’une province francophone ou wallophone (Hainaut
et Liège), il était possible de fonder des écoles
néerlandophones à côté des écoles
francophones (article 6, no 2, de la loi du 15 septembre 1819). À
partir de 1822, le néerlandais devint obligatoire pour tous les
actes officiels et les débats judiciaires dans toute l’étendue
du royaume, à l’exception des districts wallons. Mais la
politique de Guillaume d'Orange s'accompagna aussi d'une politique de
protestantisation; celui-ci se mit à dos tout le clergé
catholique et la bourgeoisie flamande francophile.
Les autorités ecclésiastiques
(aussi peu néerlandophones qu’intolérantes face
à un roi «hérétique protestant») et
les élites belges (composée de la bourgeoisie francophone,
de la caste des fonctionnaires et des avocats, ainsi que des Flamands
francisés) s’opposèrent aux politiques centralisatrices
de Guillaume d’Orange, au surplus un anti-clérical de religion
protestante. Ses opposants lui reprochaient surtout son parti-pris ultra-libéral
et libre-échangiste, et sa politique linguistique d’imposition
du néerlandais comme seule langue officielle dans les régions
flamandes (incluant Bruxelles). Tout ce beau monde ne voulait en aucun
cas du néerlandais dans les tribunaux, l’administration
et les écoles. Ce sont en partie ces circonstances qui amenèrent
la création de la Belgique et qui furent à l’origine
du premier des «compromis» entre les bourgeoisies wallonne
et flamande, c’est-à-dire l’élite catholique
conservatrice (noblesse et clergé) et la bourgeoisie francophone
libérale adepte des Lumières. Beaucoup de Flamands appelleront
ainsi cette union entre catholiques et libéraux: «het monsterverbond»,
c’est-à-dire l’«union monstrueuse».
Peu de temps après l’annonce
d’une révolution en France (juillet 1830), la «révolte
belge» débuta à Bruxelles (le 25 août suivant).
Cette révolution désirée par les francophones soutenus
par la France entraîna malgré eux les Flamands dans la
tourmente. Les Belges et les Français chassèrent les troupes
hollandaises de Bruxelles et, le 4 octobre 1830, un gouvernement provisoire
formé de catholiques et de libéraux proclama l’indépendance
de la Belgique. Le 4 novembre de la même année, l'Autriche,
la France, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie reconnurent le
nouvel État (sauf les Pays-Bas). Les Belges élaborèrent
une constitution et Léopold Ier de Saxe-Cobourg-Gotha fut choisi
comme souverain.
 |
Le Traité
des XXIV articles (15 novembre 1831) réglait la
question des limites territoriales. Ainsi, la Belgique renonçait
définitivement à la Flandre zélandaise et
au Brabant septentrional, mais aussi au Limbourg oriental (en
raison de la position stratégique: contrôle de la
Meuse et les bouches de l’Escaut) et la ville de Maastricht).
En retour, le nouvel État recevait la portion wallonne
du grand-duché de Luxembourg et la région germanophone
d’Arlon. Les autres régions germanophones étaient
attribuées à Guillaume Ier à titre personnel
et continuaient (avec le Limbourg néerlandais, mais sans
la ville de Maastricht) à faire partie de la Confédération
germanique. |
La ville de Baarle restait divisée
en une partie néerlandaise (Baarle-Nassau) et une partie belge
(Baarle-Hertog), qui constitue jusqu’à nos jours une enclave.
Le roi Guillaume a longtemps refusé d’y adhérer.
Ce ne sera qu’en 1839 que le Traité des XXIV articles sera
ratifié et entrera en vigueur. Il est clair que les frontières
finales de la Belgique ne furent que le fruit de la concertation entre
les grandes puissances et qu’elles ne sanctionnent pas toutes
des frontières ethniques ou linguistiques.
7 La Belgique indépendante (1830)
Au moment de la création de l'État
belge en 1830, la Constitution avait prévu un État unitaire,
sans langue officielle reconnue. En effet, l'article 23 se lisait comme
suit:
Article 23
L'emploi des langues est facultatif en Belgique, il ne peut être
réglé que par la loi et seulement pour les actes de
L'autorité publique et pour les affaires judiciaires.
Dans les faits, ce fut le français
qui fut utilisé comme seule langue officielle. Or, à cette
époque, la majorité de la population belge avait comme
langue maternelle soit le néerlandais dans sa forme dialectale
(flamand, brabançon ou limbourgeois), soit l’un des idiomes
issus du latin (wallon, picard, lorrain, gaumais, etc.). La ville de
Bruxelles, quant à elle, ne comptait à ce moment-là
que 15 % de francophones, pour la plupart des descendants des Français
immigrés dans cette ville plusieurs décennies auparavant.
Il faut dire que, face au néerlandais (la langue des Pays-Bas),
le français était perçu, à tort ou à
raison, par les élites dirigeantes comme un facteur d’unité
nationale et un facteur d’indépendance vis-à-vis
des Pays-Bas. De plus, à la suite des idées véhiculées
par la Révolution française, le français jouissait
d’un grand prestige en tant que «langue des Lumières
et de la Civilisation». Quant à l’élite belge,
toute pleine d’admiration pour la France, le choix du français
paraissait comme aller de soi.
Pour ce qui est de la langue néerlandaise
(encore appelée flamand), beaucoup s'opposaient à
son emploi, même au sein des populations flamandes; le néerlandais
semblait trop associé aux Pays-Bas. À ce moment-là,
le flamand n'était pas normalisé en Belgique et présentait
un éventail disparate de variantes régionales orales.
Le flamand n'était pas combattu, il était simplement ignoré
(comme les parlers wallons) parce qu'il ne faisait pas le poids devant
le français. Seul le néerlandais écrit pouvait
tenir tête au français, mais il était ignoré
en grande partie par la population flamande.
7.1 La Révolution belge
Au lendemain de l'indépendance,
toutes les écoles, les administrations gouvernementales et municipales,
les tribunaux, etc., n'utilisèrent que le français dans
les actes officiels, et délaissèrent le néerlandais
dès lors déclassé. La langue française était
celle des classes dominantes, tant chez les Flamands que chez les Wallons.
L'aristocratie et la bourgeoisie parlaient donc français, tandis
que le peuple parlait flamand ou wallon, brabançon, sinon divers
autres dialectes locaux. Avant l'indépendance, en 1821, le conseil
communal de Bruxelles avait même demandé à Guillaume
d'Orange que la rédaction des documents officiels en néerlandais
soit accompagnée d'une version française, car le néerlandais
écrit n'était pas compris en Flandre!
Évidemment, les Flamands comprirent
bien vite qu’ils s’étaient fait avoir lors de la
«Révolution belge» et que cette nouvelle
Belgique de langue française les privaient de tous leurs
droits linguistiques acquis lors du régime de Guillaume d’Orange.
Même le grand leader du Mouvement wallon, Jules Destrée,
n’avait pas de difficulté à admettre l’injustice
commis envers les Flamands:
Sans doute, il n’y avait
dans le fait que la législation fut officiellement française
qu’un inconvénient bien léger pour les Flamands.
Mais ce fait correspondait à d’autres, infiniment moins
acceptables: l’enseignement, la justice, l’administration
étaient en pays flamand exclusivement français (Lettre
au roi sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre,
1912).
Il n’est donc pas surprenant que
la Révolution belge soit considérée jusqu’à
nos jours comme une «catastrophe» dans l’histoire
de la Flandre et au contraire presque comme un «bienfait»
en Wallonie. La première Constitution belge (1831) était
est très centralisatrice, elle prévoyait un État
central fort afin de combattre les particularismes et renforcer l'unité
du pays. Signalons ce que Charles Rogier, alors premier ministre, écrivait
à son ministre de la Justice, Jean-Joseph Raikem, en 1832: «Les
efforts de notre gouvernement doivent tendre à la destruction
de la langue flamande pour préparer la fusion de la Belgique
avec notre plus grande patrie, la France.» Et, dans une lettre
à Lord Palmerston, Charles Rogier écrivait:
Les premiers principes d’une
bonne administration sont basés sur l’emploi exclusif
d’une langue, et il est évident que la seule langue
des Belges doit être le français. Pour arriver à
ce résultat, il est nécessaire que toutes les fonctions
civiles et militaires soient confiées à des Wallons
et à des Luxembourgeois; de cette manière, les Flamands,
privés temporairement des avantages attachés à
ces emplois, seront contraints d’apprendre le français,
et l’on détruira ainsi à peu l’élément
germanique en Belgique.
7.2 La politique d'assimilation
En somme, il s'agissait d'une politique
d’assimilation aux dépens des Flamands, mais elle était
le fait des francophones de Bruxelles, pas des Wallons. Un autre notable,
le baron de Stockmar, l’un des proches du roi Léopold Ier,
croyait nécessaire d’encourager cette politique linguistique
dont le noble but était l’unité de la nation belge:
«Répandre l’usage du français, c’est
consolider la nation belge et renforcer la cohésion interne du
pays.»
On aura intérêt à
prendre connaissance de deux affiches publiées en 1832 par les
francophones de Bruxelles (en colère contre «l'impérialisme
flamingant»), car ces affiches reflètent les conflits linguistiques
de l'époque (cliquer
ici, s.v.p.). Évidemment, les Flamands virent les événements
d’un autre oeil. C'est pourquoi l’écrivain flamand
H. Meert affirmait de son côté:
Après 1830, on a voulu
extirper la nationalité flamande. Notre langue fut proscrite
comme langue officielle; elle fut bannie de l’armée,
bannie de la justice, bannie de l’administration, et un régime
de francisation à outrance fut inauguré. Notre instruction,
entièrement francisée, devait faire de nous des…
Belges, ce qui n’était autre chose que des caricatures
des Wallons. On commettait un crime contre nature. (Antwoord , 1912)
Il est vrai que, pour l’élite
de cette époque, la langue des Flamands n’avait aucune
valeur. Pour cette élite, tant francophone que flamande, le néerlandais
était considéré comme «un patois enfantin
et grossier, bon tout au plus à servir de véhicule aux
idées rudimentaires de l’anthropopithèque primitif»
(cf. Albert du Bois, cité dans Antwoord, p. 36). Le
5 juin 1832, le roi Léopold Ier proclama le franc comme monnaie
officielle de la Belgique. Tout jeune État indépendant
des Pays-Bas voisins, la Belgique francophile choisissait ainsi de calquer
son système monétaire sur le système français.
En somme, cette situation constitutionnelle
avancée par les francophones de Bruxelles s’est immédiatement
révélée inadaptée aux aspirations flamandes
du fait qu’on ne prévoyait qu'une langue officielle: le
français. Les querelles linguistiques avaient commencé
dès 1831. Les Flamands protestèrent contre l’unilinguisme
de l’État belge et «ceux qui veulent bannir la langue
du peuple». Apparurent toutes sortes d’associations flamandes,
souvent très militantes, parfois de tendance orangiste (pro-néerlandaise).
On s’en prenait tantôt aux fonctionnaires unilingues francophones,
tantôt à l’affichage unilingue, tantôt aux
écoles... Bref, le mouvement flamand commença tôt!
À partir de 1840, on pouvait déjà
parler en Belgique de «guerre linguistique», surtout à
cause des écoles. Ce fut le temps des pétitions, des congrès
littéraires néerlandais, la confirmation de l’unité
de la langue néerlandaise parlée au Pays-Bas et en Flandre
(1844), etc. En 1845, l’atmosphère devint très lourde
et les critiques visaient surtout les Flamands francisés et francophiles,
qui furent désormais déclarés «les plus grands
ennemis du peuple flamand». Pendant cette période cruciale,
l'incompréhension de la bourgeoisie francophone et wallonne à
l'égard du mouvement flamand était restée totale.
Le Liégeois Charles-François Soudain de Niederwerth (1802-1858)
semble représentatif de ce courant de pensée (Du flamand,
du wallon et du français en Belgique, 1857):
Personne ne parviendra à
nous convaincre qu'une langue qui s'est arrêtée au
XVe siècle convienne à la société actuelle.
Elle peut, à la rigueur, suffire à l'expression des
sentiments naïfs, des idées primitives, et à
la peinture des images simples et naturelles qui sont des éléments
de la poésie et du roman; elle peut fournir encore un certain
contingent de phrases familières, de même que le patois
wallon, à la composition des chansons, des ballades, des
complaintes et des pièces destinées aux petits théâtres,
parce que que ces gens admettent des dictions vulgaires et triviales
que les convenances et le goût excluent de la littérature
sérieuse et de la bonne société; mais quelle
ne sera pas l'insuffisance de cette langue, lorsqu'il s'agira de
la nomenclature immense des mots nécessaires à l'explication
technique des doctrines, des sciences, des arts compliqués,
répandus aujourd'hui dans le monde.
Pendant ce temps, le mot «Wallonie»
était employé pour la première fois en 1844 par
Charles Grandgagnage; il fut repris en 1886 par Albert Mockel, qui le
donna pour titre à la revue qu'il fonda alors en réaction
contre La Jeune Belgique. Plus tard, le même Albert Mockel
fera figure de pionnier du mouvement wallon lorsqu'il lancera, en avril
1897, dans un article publié dans Le Mercure de France,
la formule «La Wallonie aux Wallons, la Flandre aux Flamands et
Bruxelles aux Belges.»
Finalement, la loi du 1er juin 1850 sur
l'enseignement moyen imposa l'obligation, dans son article 22 (chapitre
II), de la deuxième langue du pays en Flandre:
Article 22
L'étude de la langue française, ainsi que de la langue
flamande ou allemande, pour les parties du pays où ces deux
langues sont en usage.
C'est le ministre libéral Charles
Rogier qui fit adopter cette loi, alors qu'il n'était pas un
partisan de la cause flamande. Cela dit, la base de l'enseignement resta
le français, du moins si l'on en croit un rapport de l'inspecteur
de l'enseignement en Flandre (1860): «Certes, il serait difficile,
d'après les idées dominantes, de prendre dans nos provinces
flamandes comme cela se pratique en Hollande, la langue néerlandaise
pour base de l'enseignement.» C'est à partir de ce moment
que débuta la réflexion flamande sur la possibilité
pour la Belgique d'abriter deux nations et deux langues!
7.3 Le Congo belge

Alors que la France et le Portugal revendiquaient
une partie des territoires du Congo, la Conférence de Berlin
de 1885 reconnut la souveraineté du roi Léopold II de
Belgique sur le Congo, qui devint l’État libre
du Congo, une possession personnelle du souverain belge
ayant comme capitale la ville de Boma. Le monarque belge allait «sauver
les Africains de l'oppression de despotes locaux et du trafic des négriers
arabes» pour les «conduire à la civilisation».
Sans jamais avoir posé les pieds au Congo, grâce à
son immense fortune personnelle, Léopold II
y établit les fondations d’un ordre colonial qui allait
durer 75 ans. Il créa en 1888 une Force publique destinée
à protéger les travaux du chemin de fer allant du port
de Matadi à Léopoldville (Kinshasa); cette ligne de 400
km de long fut inaugurée en 1898, ce qui donna le coup d'envoi
du développement de Léopoldville. Le roi déclara
que «les terres vacantes doivent être considérées
comme appartenant à l'État». De cette «période
léopoldienne», il n’est pas resté grand-chose,
sinon l’arrivée de la langue française dans le pays
en même temps que les colons belges et un modèle d’administration
brutale dont s’inspireront plus tard les dirigeants noirs du Congo
(p. ex., Mobutu et Kabila). Les Belges de l’État libre
du Congo n'ont jamais favorisé l'apprentissage du français
par les «indigènes», qui restèrent à
l’écart de l’Administration. Tous les manuels d’histoire
coloniale présentèrent par la suite Léopold II
comme un «grand bienfaiteur des peuples noirs».

En 1908, la Belgique fit officiellement
du Congo une colonie — appelée Congo belge
— dont les éléments essentiels reposèrent
sur l’Administration, les missions chrétiennes et les compagnies
capitalistes, sans parler de l’armée belge. La Belgique
venait d'hériter d'Une colonie dont le territoire était
80 fois plus vaste que le sien. Le français
et le flamand (appelé aujourd'hui le
néerlandais) furent les deux langues officielles de
la colonie. À l'exemple de la Belgique, il y a même eu
des projets de partage du Congo belge en une «zone francophone»
et une «zone flamande». Le domaine de l’enseignement
relevant des missions catholiques et protestantes, les religieux et
les administrateurs ne voulurent guère favoriser l'apprentissage
du français ou du néerlandais par les «indigènes».
En 1929, une brochure du gouvernement colonial précisait même
que la «langue indigène enseignée» dans les
écoles primaires était l'une des quatre langues nationales
(swahili, kikongo, lingala et tshiluba), dans le but avoué de
«ne pas déraciner les indigènes». Le rôle
de ces langues semble même avoir été prépondérant
par rapport au français et au flamand (néerlandais), notamment
dans les domaines de l'éducation et des communications destinées
à la population. Les deux langues officielles de la colonie demeuraient
interdites pour la plupart des Congolais. Les enseignants laissaient
croire aux petits Congolais que leur langue était «une
créature de Dieu» et qu’à ce titre elle devait
être respectée.
Dans les faits, seul le français
restait la langue de l'Administration coloniale ainsi que des écoles
secondaires. Or, étant donné que le français n’était
pratiquement pas accessible aux Congolais, la colonisation belge ne
suscita pas l’émergence d’élites administratives
et politiques locales; la coexistence entre les Blancs et les Noirs
ressemblaient à une sorte d’apartheid, celle-ci étant
tempérée quelque peu par la présence des missions
chrétiennes.
7.4 La réaction flamande
En Belgique, l'intransigeance de l'establishment
francophone et l'indifférence de l'opinion publique wallonne
ont eu pour effet de modifier radicalement l'orientation du mouvement
flamand. Ses membres les plus actifs, ardents patriotes belges jusque
là, se considérèrent d'abord comme flamands avant
d'être belges. Sans vouloir mettre fin à l'État
belge, les Flamands voulaient néanmoins que cessent les mesures
discriminatoires à leur endroit; ils demandaient de rétablir
l'égalité entre Wallons et Flamands. En 1860, on entendit
pour la première fois (et répété jusqu’à
nos jours) le cri de «Of België met onze rechten, of onze
rechten zonder België», c’est-à-dire «la
Belgique avec des droits pour nous, ou nos droits sans la Belgique».
Il faut dire aussi que la peur de l'annexion de la Belgique par la France
donna une nouvelle impulsion au mouvement flamand. Dorénavant,
les Flamands réclameront un unilinguisme absolu en Flandre, sans
plus aucune concession au bilinguisme. Au cours des années 1850,
la langue écrite des Flamands fut uniformisée sur le modèle
de l'orthographe hollandaise. Le flamand écrit devint donc officiellement
le néerlandais! Plusieurs ententes réunissant
des Flamands et des Hollandais permirent l'établissement d'une
dictionnaire de la langue néerlandaise. Mais, en Belgique, le
néerlandais continua d'être une langue de seconde zone.
D'après le recensement de 1846, le néerlandais était
parlé par 2 471 000 citoyens belges, le français par seulement
1 827 000.
- La première loi linguistique
Par étapes successives, les défenseurs
du néerlandais réussirent à imposer l'introduction
de cette langue dans la vie officielle du pays. L'année 1873
constitue une date importante, car elle marque la reconnaissance, au
plan juridique, du bilinguisme dans le royaume de Belgique. Cette première
loi linguistique votée par le Parlement concerne l'emploi
du néerlandais dans les tribunaux de Flandre; elle sera suivie
d'une seconde loi (dite «loi Delaet»), en 1878, qui réglementera
l'usage des langues en matière administrative ainsi que dans
les écoles de Flandre (dite «loi Coremans»). Toutefois,
il y eut des délais entre l'adoption et l'application des lois.
En 1880, la ville de Bruxelles comptait
57 % de Flamands et 39 % de francophones (contre 1 % de germanophones
et 3 % d’étrangers), mais ce n'est qu'en 1883 qu'on accepta
le néerlandais — toujours appelé flamand
dans les textes français — dans l'enseignement primaire
(peu appliqué) et en 1889 dans les tribunaux (pour les témoignages
oraux seulement). Même si le bilinguisme était officiellement
reconnu en Belgique, la mise en application de la législation
fut retardée, tant la pression sociale en faveur du français
était forte. Loin de s'atténuer, le mouvement flamand
allait connaître une nouvelle accélération. La combativité
des Flamands suscita même une réaction défensive
du côté des francophones qui créèrent de
nombreuses associations de protection du français dans la plupart
des grandes villes flamandes. Puis un mouvement wallon émergea
afin de promouvoir une littérature en wallon, car il n'était
pas question de remplacer le français par le wallon. Tout au
cours du XIXe siècle, la ville de Bruxelles accueillit de nombreux
exilés politiques. Parmi ces derniers, les Français furent
les plus nombreux. Ils arrivèrent par vagues successives, notamment
après 1815 (jacobins et bonapartistes), en 1848 (orléanistes
et républicains), après le coup d'État du 2 décembre
1851 et après 1871. D'autres réfugiés parvinrent
de toute l'Europe, surtout de l'Italie, de la Pologne, de l'Allemagne
et de Russie. Tout ce beau monde contribua à faire de Bruxelles
une ville francophone, bien sûr, aux dépens des Flamands.
Par la suite, les francophones bruxellois se distinguèrent des
Wallons. Autrement dit, il y avait trois types de Belges: les Flamands,
les Wallons et les francophones de Bruxelles. En 1910, les francophones
(Wallons et autres) constitueront plus de 50 % de la population, contre
seulement 30 % en 1830 et 39 % en 1880.
- La bataille de la flamandisation
Les élections d'octobre 1894 envoyèrent
au Parlement belge des députés flamingants (de vlaamsgezing)
résolus à défendre vigoureusement les droits linguistiques
de leur communauté. Ils engagèrent immédiatement
la bataille pour la flamandisation de la vie législative, mais
n'obtinrent gain de cause qu'en 1898, après des manifestations
monstres de la part des masses flamandes. Cette année-la, la
loi de Vriendt-Coremans (loi du 18 avril 1898) donna au néerlandais
rang de «langue officielle» avec le français, mais
en Flandre on parla du Gelijkheidswet, de la «»Loi
de l’égalité». Cette loi consacrait le néerlandais
(toujours appelé flamand) comme seconde langue officielle du
Royaume. Les Flamands comptaient 3,5 millions de locuteurs, dont les
quatre cinquièmes étaient unilingues, sur les six millions
de Belges (d'après le recensement de 1890).
Au cours de la dernière décennie
du XIXe siècle, les Flamands se rendirent compte que le fait
de parler flamand n'apportait pas beaucoup d'avantages dans leur vie
publique ou professionnelle. Ils pouvaient envoyer leurs enfants dans
les écoles publiques et les faire instruire en flamand, mais
cette instruction, toute légitime qu'elle soit, demeurait inutile
au plan professionnel parce qu'il n'existait guère de débouchés
pour les enfants scolarisés en flamand. Cette situation ambiguë
contribua à radicaliser le mouvement flamand.
- Le mouvement wallon
En réaction, le mouvement wallon
prit aussi de l'ampleur, surtout avec Jules Destrée qui tenta
de faire germer une conscience wallonne chez ses compatriotes. Devant
la crainte que le bilinguisme soit exigé à l'ensemble
de la fonction publique, les Wallons demandèrent que le «flamand»
soit reconnu comme «dialecte» au même titre que le
wallon. Les représentants wallons exigèrent aussi que
les fonctionnaires en contact direct avec le public aient la connaissance
du dialecte wallon en Wallonie, en compensation de l'obligation du flamand
en Flandre. Forcément, il fallait exclure les fonctionnaires
flamands des emplois publics en Wallonie. Pendant que les Flamands combattaient
pour la primauté du citoyen sur l'Administration, les Wallons
revendiquaient le maintien du statut de fonctionnaire des années
1830. Le texte fondateur du véritable mouvement wallon fut la
fameuse lettre de Jules Destrée: Lettre au roi sur la séparation
de la Wallonie et de la Flandre de 1912. L'une de ses affirmations
les plus célèbres fut celle-ci: «Il y a des Flamands
et des Wallons en Belgique, mais Sire il n'y a pas de Belges.»
En 1902, était apparu le Catéchisme du Wallon
d'Albert du Bois, qui affirmait l'identité française de
de la Wallonie.
L’application de la Loi de
l'égalité survint en réalité beaucoup
plus tard, car dans les faits le français conserva le premier
rôle au sein de l’État belge. Les défenseurs
du néerlandais (dits flamingants par leurs adversaires)
réclamèrent alors la néerlandisation de l'université
de Gand; la grande bourgeoisie flamande, demeurée francophile,
s'y opposa. C’est à cette époque qu’apparut
également le terme de wallingant, formé sur le
modèle de flamingant, les deux termes, fort dépréciatifs,
désignant toute personne qui mène une politique active
inspirée avant tout par des intérêts nationalistes
et régionaux.
Mais la grande caractéristique
de la revendication flamande jusqu'à la Première Guerre
mondiale, c'était que les Flamands ne remettaient pas vraiment
en cause l'État belge et reconnaissaient la nation belge comme
référence pertinente. Bien sûr, les structures linguistiques
de l'État étaient critiquées, mais jamais l'existence
de l'État. Au cours de la guerre, tout commença à
changer. Au plan linguistique, au cours de la guerre, naquit dans l’armée
belge un mouvement de contestation connu sous le nom de Frontbeweging
(le «Mouvement du front») contre les vexations, les insultes
et le mépris dont faisaient preuve les officiers francophones
qui ne parlaient pas néerlandais. Il faut préciser que
80 % des simples soldats étaient flamands et qu’on avait
inscrit sur leur tombe «Mort pour la patrie», en français.
Il était d’ailleurs de bon ton, chez les francophones extrémistes,
d’insulter les soldats flamands en leur lançant des injures
du genre «grossier Flamand» ou «cochon flamand»
et surtout «boche» ou «sale flamind-boche».
Puis certains francophones de Bruxelles
se montrèrent encore plus intolérants à l’égard
des Flamands en raison de leur affiliation «germanique».
On entendit de leur part des francophones extrémistes des slogans
tels que «la Belgique de demain sera latine ou ne sera pas»
(la phrase-clé du Wallon Raymond Colleye) ou «la civilisation
latine remportera la victoire finale». Ou encore ceci sur l’ethnie
«belge»:
Il n’y a plus ni de Flamands
ni de Wallons. Il n’y a que des Belges, et on a fermement
décidé de renforcer cette intelligence indissoluble
par ce rapprochement linguistique qui leur réunira avec cette
alliance magnifique anti-germanique: la langue française.
Certains croyaient fermement à
la disparition prochaine du flamand. «Le flamand, dialecte provincial
effiloché en patois locaux, est appelé à disparaître
parce qu’il n’est la langue que d’un petit, petit
peuple», déclarait le Wallon Gérard Harry dans le
Petit Journal. Le professeur Cumont, de son côté,
donnait des conférences sur la nécessité de «romaniser
la Belgique».
Au début de 1915, les Wallons
distribuaient massivement une brochure intitulé La politique
belge dans laquelle on pouvait apprendre qu’on devrait abolir
les dernières lois linguistiques après la guerre, imposer
définitivement le français et répandre cette langue
dans toutes les classes de la population. C’est à partir
de cette époque que les francophones bruxellois
s’identifièrent fortement à l’État
belge, alors que les mouvements flamands devinrent davantage anti-belges
(et beaucoup le resteront définitivement), et les mouvements
wallons, davantage anti-fédéralistes et pro-régionalistes.
Par ailleurs, la naissance du mouvement wallon introduisit un autre
problème de taille: celui de Bruxelles! Étant donné
que Bruxelles se trouvait en territoire flamand, mais abritait une population
majoritairement francophone, ainsi que les institutions de l'État
belge, il fallait conférer un statut bilingue à la ville
au grand dam des Flamands! Cependant, les Wallons ne pourront jamais
«récupérer» Bruxelles dans leur giron! Rappelons
que le nationaliste wallon Jules Destrée avait, en 1923, nommé
les Bruxellois «Métis», c'est-à-dire des habitants
caractérisés comme des «hésitants entre Flamands
et Wallons», et tirant parti de cette hésitation, sans
se confondre avec ceux de la Région wallonne. D'ailleurs, il
n'y aura jamais dans la Constitution de «communauté bruxelloise»,
mais une «communauté française» et une «communauté
flamande». L'évolution des lois linguistiques tiendra compte
de ces facteurs fondamentaux.
- Les germanophones
Après la Première Guerre
mondiale, le traité
de Versailles (1919) força la Prusse à céder
à la Belgique les cantons
germanophones d'Eupen et de Saint-Vith (ainsi que le territoire
africain du Ruanda-Urundi, ancienne colonie allemande, qui fut placé
sous mandat belge). La population germanophone allait auparavant être
consultée en 1920. Lors d'une sorte de référendum,
la population, majoritairement germanophone, préféra son
rattachement à la Belgique plutôt qu'à ce qui était
devenu l'Allemagne. Ainsi, une portion de territoire prussien (les cantons
de l'Est) revint à la Belgique comme une sorte de compensation
à l'invasion allemande. Les villes de Eupen, Malmedy, Saint-Vith
et Moresnet furent rattachées à la Belgique, avec une
population totale de 63 000 habitants. Dès lors, la langue allemande
fit partie du patrimoine linguistique de la Belgique.
8 Le «compromis» de la
partition linguistique
Après 1919, la grande majorité
des Flamands souhaitèrent que le néerlandais fût
utilisé réellement comme langue de l’Administration,
de l’enseignement primaire et secondaire, ainsi que dans les universités.
De là, le second «compromis» entre Wallons et Flamands:
tracer une frontière linguistique à partir
d’une question posée aux habitants sur leurs pratiques
linguistiques lors des recensements décennaux.
8.1 Les régions linguistiques
La première loi linguistique de
l'après-guerre fut celle du 31 juillet 1921. Cette loi s'appliquait
à toute la Belgique pour la première fois. Elle réglementait
l'usage des langues dans l'administration communale, provinciale, ainsi
que dans l'administration centrale de l'État. Elle reconnaissait
l'unilinguisme régional en créant trois régions
linguistiques:
1) une partie flamande
au nord (où le français pouvait encore être utilisé
à certaines conditions);
2) une partie française au sud (sans néerlandais,
malgré la présence importante des Flamands);
3) une partie bilingue (Bruxelles), alors que la grande
majorité des Bruxellois parlaient le néerlandais.
L'arrêté royal du 27 janvier
1922, en application de cette loi, précisait que les dossiers
relevant de la Flandre seraient dorénavant traités en
néerlandais, et ceux relevant de la Wallonie en français
par les administrations centrales de l'État. Dans les localités
où il existait un bilinguisme de fait, les conseils municipaux
pouvaient opter pour le français. Non seulement les communes
bilingues de la Flandre deviendront francophones dans les faits, mais
les communes flamandes de Wallonie le deviendront également.
Ces exceptions déplairont souverainement aux Flamands.
Quant au bilinguisme de Bruxelles,
il constituait une «victoire» pour les francophones, car
ce statut donnait la possibilité de «grignoter» encore
du terrain aux dépens des Flamands devenus minoritaires. La loi
du 31 juillet 1921 devait servir à protéger les francophones,
alors qu’aujourd’hui elle avantage les néerlandophones.
Selon cette loi, la frontière linguistique devait évoluer
à partir d’une consultation populaire lors des recensements
décennaux. Par la suite, l'université de Gand devint exclusivement
néerlandophone. L'arrêté royal du 27 janvier 1922,
en application de la loi du 31 juillet 1921, stipula que les dossiers
relevant de la Flandre seraient traités en néerlandais,
et ceux relevant de la Wallonie en français par les administrations
centrales de l'État. Mais il y avait des exceptions: le bilinguisme
était obligatoire dans certains services dans les deux régions.
En général, il s'agissait des communes où 20 %
des citoyens en faisaient la demande. Ces exceptions déplurent
aux Flamands, car toutes les communes bilingues, tant en Flandre qu'en
Wallonie, optèrent exclusivement pour le français. La
loi permettait ainsi aux francophones de «gruger», d'après
les Flamands, le territoire flamand tous les dix ans.
Les pratiques linguistiques en vigueur
dans l'ensemble de la Belgique démotivèrent les Flamands.
Beaucoup ne crurent plus en l'État belge, comme en fait foi cette
charte intitulée «Dix commandements du nationalisme flamand»
(Tien bevelen van het Vlaamse nationalismus) :
| Tien bevelen van
het Vlaamse nationalismus
1.
Gij zult geloven in enn Vaderland: Vlaanderen.
2.
Gij zult alle Vlaamsche nationalisten als broeders beschouwen.
3.
Gij zult Vlaanderen's zonen uit kerker en ballingschap helpen.
4.
Gij zult alle Belgische partijpolitiek laten varen.
5.
Gij zult Uw Volk waarschuwen tegen slechte herders, die met de
belgische verdrukker samewerken.
6.
Gij zult alle Belgicisten, ook de Vlaamsche, als vijanden van
Vlaanderen beschowen.
7.
Gij zult ter bevridijng van Uw vaderland alle doeltreffende hup
aannemen.
8.
Gij zult met at Uw krachten Vlaanderen's politieke zelfstandigheid
bewerken.
9.
Gij zult het Grootnederlansche streven bevorderen met woord en
daad.
10.
Gij zult België verzaken met al zijn pomperijen.
|
Dix commandements
du nationalisme flamand
1.
Tu croiras en une patrie: la Flandre.
2.
Tu considéreras tous les nationalistes flamands comme des
frères.
3.
Tu aideras les fils de la Flandre à sortir de prison et
d'exil.
4.
Tu ne t'occuperas point de la politique partisane belge.
5.
Tu mettras ton peuple en garde contre les mauvais bergers qui
collaborent avec l'oppresseur belge.
6.
Tu considèreras comme ennemis tous les belgicistes, y compris
les Flamands.
7.
Tu accepteras toute aide qui contribuera à la libération
de ta patrie.
8.
Tu travailleras de toutes tes forces à la réalisation
de l'indépendance de la Flandre.
9.
Tu poursuivras l'idée pan-néerlandaise tant avec
la parole qu'avec l'action.
10.
Tu renonceras à la Belgique et ses pompes. |
La loi du 14 juillet 1932 prescrivit
le néerlandais comme langue officielle de la Flandre,
le français comme langue officielle de la Wallonie,
tandis que, dans
la région d'Eupen et de Saint-Vith (région germanophone),
l'allemand n'était que toléré dans l'enseignement
et dans certains domaines de la justice. Seule la ville de Bruxelles,
enclavée en territoire flamand, fut déclarée bilingue
(par la loi du 28 juin 1932). Le français et le néerlandais
devinrent alors les deux langues co-officielles de l'État belge.
La loi prescrivait l’unilinguisme extérieur (annonces,
communications, etc.) en Flandre et en Wallonie, et le bilinguisme extérieur
dans l’agglomération bruxelloise et dans toutes les communes
des deux côtés de la frontière linguistique (statut
de «bilinguisme externe»). Quand la majorité se déclarait
d’une langue particulière, la commune devrait être
administrée désormais dans cette langue (l’unilinguisme
interne), et les annonces et communications dans la langue en question
(l’unilinguisme externe).
Ainsi, dans nombre de communes en Flandre
où l’administration et le fonctionnement n’étaient
jusqu’à présent qu’en français, le
néerlandais était introduit… pour la première
fois depuis le temps de Guillaume Ier. Concernant les communications
et annonces au public, la loi prescrivait les mesures qui suivent: quand
il y avait 30 % des habitants qui déclaraient parler habituellement
une autre langue, ceux-ci devaient être dans les deux langues
(le bilinguisme externe). S’il y avait moins de 30 % d’allophones,
l’unilinguisme externe était instauré. Dans les
communes où 30 % se déclaraient d’une autre langue,
aucun fonctionnaire ne pouvait exercer son mandat sans connaître
l’autre langue, et le citoyen avait droit d’être servi
dans la langue de son choix (le bilinguisme externe). Il s’agissait
d’une sorte de «facilités» avant la lettre.
De plus, il n'existait aucun moyen de contrôle, ni de sanctions
en cas de non-observance des dispositions de la loi.
Ces mesures déclenchèrent
de vivres polémiques, surtout parce que, les traductions des
avis communaux n'étant pas interdites, elles ne s'appliquaient
qu'en Flandre. Les Flamands exigèrent donc la suppression de
ces traductions. Le gouvernement dut constamment interpeller les communes
durant plus d'une décennie afin de faire respecter l'unilinguisme
régional, ce qui démontre que la loi était peu
respectée, surtout en Wallonie. Les lois linguistiques finirent
par donner satisfaction aux Flamands, mais les francophones de Flandre
et les Flamands de Wallonie furent laissés-pour-compte.
8.2 La fameuse frontière linguistique
À partir des années soixante,
la vie politique fut dominée par le réveil des querelles
communautaires entre Flamands et Wallons, ou entre Flamands et francophones
bruxellois. Le compromis de la frontière linguistique évoluant
au rythme des consultations populaires décennales ne convenait
plus aux Flamands qui voyaient les francophones «agrandir»
leur territoire de quelques kilomètres tous les dix ans. De là,
est venu leur objectif d’établir une frontière
linguistique définitive.
Le pays connut donc une autre période
de revendications flamandes jusqu'à ce qu’une loi traçât
définitivement la frontière linguistique en consacrant
l'unilinguisme de la Flandre et celui de la Wallonie, de même
que le bilinguisme de la région de Bruxelles-Capitale. La
loi du 8 novembre 1962, qui entrait en vigueur le 1er septembre
1963, fixait définitivement la frontière linguistique
entre la Flandre et la Wallonie, mais elle prévoyait aussi des
«accommodements» pour les Flamands et les Wallons résidant
dans les communes mixtes appelées «communes
à facilités». En raison des problèmes
reliés à la mauvaise crédibilité des recensements,
ce ne sont pas ceux de 1930 et de 1947 (sans valeur scientifique) qui
ont déterminé les communes à facilités,
mais les études menées sur le terrain par le Centre Harmel:
selon que la majorité s’était déclarée
de langue néerlandaise ou française, la commune faisait
partie de la Flandre ou de la Wallonie.
Ainsi, 24 communes flamandes (23 250
habitants) ont été détachées de leur province
wallonne et rattachées à une province flamande ou à
un arrondissement flamand dans la province du Brabant. De plus, 25 communes
wallonnes (87 450 habitants) qui faisaient partie d’une province
flamande ont été transférées à une
province wallonne ou à un arrondissement wallon dans la province
du Brabant. Le cas des Fourons (environ 5000 habitants) suscita des
débats houleux au Parlement. Consultés par le Conseil
provincial de Liège, les habitant se déclarèrent
majoritairement en faveur de leur maintien dans la région de
langue française avec des facilités pour les néerlandophones.
Pendant que 15 000 Wallons manifestaient à Liège, plus
de 50 000 Flamands défilaient à Bruxelles. Le Parlement
trancha avec une majorité de 130 voix, mais seulement 20 Wallons
et 13 Bruxellois s'étaient prononcés.
 |
Ces décisions parurent contestables
pour les francophones qui remirent en question la valeur scientifique
des études, notamment dans les six communes des Fourons.
Évidemment, par la suite, il y eut des tractations et des
magouilles politiques. Néanmoins, en bout de ligne, la Belgique
se trouvait dotée de deux zones officiellement unilingues:
la Flandre néerlandaise au nord et la Wallonie francophone
au sud. Et à ce sujet, les Flamands et les Wallons étaient
d'accord! |
8.3 Les communes à facilités
de 1962
Soulignons que les textes juridiques
belges qualifient toujours de «communes à régime
linguistique spécial», ce que les citoyens ordinaires appellent
généralement des «communes à facilités».
Ces communes dites «à facilités» — juridiquement
non reconnues en tant que communes bilingues — auraient été
prévues pour faciliter l’intégration des francophones
en Flandre et des Flamands en Wallonie. La loi du 8 novembre 1962 prévoyait
cinq catégories de communes qui pourraient déroger à
la règle de l’unilinguisme territorial (avec un minimum
de 30 % de minorités) sans acquérir pour autant le
statut de communes bilingues (sauf à Bruxelles). Les chiffres
entre parenthèses indiquent le nombre de communes avant la fusion
de 1978:
Communes
de langue |
Facilités
pour les |
Nombre |
Communes |
2000 |
Néerlandaise |
francophones |
12
(17) |
Bever (Biévène)
Drogenbos
Herstappe
Kraainem (Crainhem)
Linkebeek
Mesen (Messines)
Sint-Genesius-Rode
(Rhode-Saint-Genèse)
Ronse (Renaix)
Spiere-Helkijn
(Espierre-Helchin)
Voeren (Fourons)
Wemmel
Wezembeek-Oppem |
1 980
4 693
85
12 692
4 752
964
17 998
23 849
1 858
4 315
13 932
13 622 |
Française |
néerlandophones |
4
(13) |
Comines (Komen)
Enghien (Edingen)
Flobecq (Vloesberg)
Mouscron (Moeskroen) |
17 564
10 863
3 194
52 492 |
Française |
germanophones |
2
(6) |
Malmedy (Malmünd)
Waimes (Weismes) |
11 149
6 503 |
Allemande |
francophones |
9
(25) |
Amel (Amblève)
Büllingen (Bulange)
Bütgenbach (Butgenbach)
Burg-Reuland
Eupen
Kelmis (la Calamine)
Lontzen
Raeren
Sankt-Vith (Saint-Vith) |
5 069
5 287
5 550
3 787
17 516
10 121
5 010
9 550
8 941 |
Française |
néerlandophones
et germanophones |
3
(9)
|
Baelen (Balen)
Plombières (Bleiberg)
Welkenraedt (Welkenraat) |
3 852
9 361
8 801 |
Au plan géographique, il est possible
de résumer ces communes en trois types:
1) Les six
communes de la périphérie bruxelloise: Kraainem/Crainhem;
Drogenbos; Linkebeek; Sint-Genesius-Rode / Rhode-Saint-Genèse;
Wemmel; Wezembeek-Oppem.
2) Les dix
communes de la «frontière linguistique» dont
six en Flandre avec facilités en français (Mesen / Messines;
Spiere-Helkijn / Espierres-Helchin; Ronse / Renaix; Bever / Biévène;
Herstappe; Voeren / Fourons) et quatre en Wallonie avec facilités
en néerlandais (Comines / Komen; Mouscron / Moeskroen; Flobecq
/ Vloesberg; Enghien / Edingen).
3) Les communes
malmédiennes avec facilités limitées en allemand.
Le rapport de Pierre Harmel était
bilingue: à droite le texte français, à gauche
le texte néerlandais, les deux versions ayant la même valeur
juridique. Les conclusions de la «section politique» (le
Centre était divisé en trois sections qui traitaient des
problèmes spécifiques: une «section politique»,
une «section culturelle» et une «section économique»)
furent les suivantes:
1) Il existe au sein de la nation
belge deux communautés culturelles et linguistiques: la communauté
wallonne et la communauté flamande;
2) Ces deux communautés
sont homogènes et ce caractère doit être respecté.
Les Flamands qui s’établissent en Wallonie, et les
Wallons qui s’établissent en Flandre doivent s’adapter
au milieu;
3) Par voie de conséquence,
tout organisme public ou institutionnel privé remplissant
une mission d’intérêt public, doit être,
en principe, français en Wallonie, et néerlandais
en Flandre;
4) L’agglomération
bruxelloise doit être le bien commun de la communauté
wallonne et de la communauté flamande. Wallons et Flamands
doivent y jouir de droits culturels égaux. Leur individualité
doit y être respectée et les moyens doivent leur être
donnés de la maintenir et de la développer. (Chapitre
III, F – c, § I, p. 266).
Les conclusions de la «section
culturelle» (Chapitre I, p. 309) sont les suivantes:
1) Les principes ont fait l’objet
d’un accord unanime de ses membres et peuvent se résumer
comme suit:
2) Il existe en Belgique deux
communautés culturelles : la communauté wallonne et
la communauté flamande;
3) La première est de
langue française, la seconde de langue néerlandaise;
4) Les deux communautés
doivent être homogènes : en aucun cas, l’État
ne saurait encourager la constitution ou le maintien de minorités
linguistiques dans l’une ou l’autre communauté;
5) Il n’existe pas de communauté
culturelle bruxelloise;
6) Il existe cependant une entité
bruxelloise, bien commun des deux communautés culturelles,
dans laquelle Wallons et Flamands doivent pouvoir conserver leurs
caractères propres.
Ces principes sont repris à la
page suivante (p. 310):
1) La communauté wallonne
et la communauté flamande doivent être homogènes.
Les Flamands qui s’établissent en Wallonie et les Wallons
qui s’établissent en Flandre doivent être résorbés
par le milieu. L’élément personnel et ainsi
sacrifié au profit de l’élément territorial;
2) Par voie de conséquence,
tout l’appareil culturel doit être français en
Wallonie et néerlandais en Flandre;
3) La communauté wallonne
et la communauté flamande doivent conserver les enfants nés
respectivement en Wallonie et en Flandre et émigrés
à Bruxelles, de même que ceux qui sont nés à
Bruxelles de parents originaires de Wallonie et de Flandre. Dans
la capitale, l’élément personnel doit l’emporter
sur l’élément territorial.
On espérait que les minorités
s’assimileraient et que les problèmes se résoudraient
d’eux-mêmes après plusieurs années, mais ce
ne fut guère le cas.
L'endiguement de la langue française,
tant souhaité par les Flamands, sembla alors acquis, mais le
conflit linguistique rebondit en 1968 à propos de l'Université
catholique de Louvain, demeurée bilingue et pas encore néerlandisée.
De violentes manifestations exigèrent le départ des francophones
aux cris de Walen buiten («Wallons dehors») et
de Leuven Vlaams («Louvain aux Flamands»). Dans
les années soixante-dix, les Québécois, eux, criaient
«le Québec aux Québécois». Rappelons
qu’au cours de ces années tumultueuses des étudiants
francophones invitaient à Louvain un ancien premier ministre,
le Wallon Duvieusart, qui défendait dans ses discours le statut
bilingue de Louvain et osait y déclarer «Un Wallon qui
apprend le flamand est un Wallon dénaturé»; que
ces étudiants chantaient la Marseillaise sur le balcon de la
mairie de Louvain; que des professeurs francophones demandaient la fondation
des écoles secondaires en français à Louvain. Pour
les Flamands, il s’agissait là de provocations, et ceci,
très peu de temps après la fixation de la frontière
linguistique. Finalement, l’université de Louvain fut coupée
en deux et sa composante française déménagea dans
la province du Brabant wallon: ce fut la création de l'Université
de Louvain-la-Neuve. Le clivage entre les deux communautés gagna
ensuite les formations politiques traditionnelles qui éclatèrent.
Vraiment, on peut se demander qui a répandu cette fameuse légende
du désormais célèbre «compromis belge».
9 La partition territoriale des langues
de 1970
Sous la pression tant des Flamands que
des Wallons, l'idée s'imposa qu'il fallait modifier de façon
fondamentale les structures politiques de la Belgique. Toutefois, il
a fallu attendre les réformes constitutionnelles de 1970-1971
et celles de 1980 pour transformer la Belgique en un État communautaire
et régionalisé, puis celles du 1er janvier 1989 et du
15 février 1994 pour en faire un État fédéral.
Mais les Wallons et les Flamands durent batailler ferme pour fédéraliser
la Belgique, contre les velléités centralisatrices de
la part des francophones de Bruxelles.
 |
En
1970, le Parlement fédéral marquait son accord sur
le texte de la Constitution révisée. On établit
d’abord les quatre régions linguistique (Titre I,
article 3bis), ensuite les trois communautés culturelles
(Titre III) et, pour finir, les trois régions (chapitre
IIIter). La Constitution révisée déterminait
aussi les compétences des Communautés linguistiques
(section III, article 59, § 2 et 3).
La Belgique a donc été
partagée en trois communautés (française,
flamande et allemande) et trois régions
(Région wallonne, Région flamande et Région
bruxelloise).
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