Introduction - Le Comté de Flandre au Moyen Âge - Histoire du comté de Flandre aux cours des siècles - Les Croisades - La quatrième croisade - Marguerite de Flandres - Jeanne de Flandres - Le Hareng au Moyen - Age - Philippe Auguste, Roi de France - Isabelle de Hainaut - Constantinople, porte de l'Orient - La bataille de Mons en Pévèle - Louis XI en visite à Seclin - Les Soeurs Augustines Hospitalères à SECLIN - conférence de Madame Sylvia EVRARD

L'État belge
Petite histoire de la Belgique
et ses conséquences linguistiques

1 Les premiers peuples

Les premiers peuples installés sur le territoire de la Belgique furent sans doute des Indo-Européens. Les rchéologues ont trouvé des traces de populations tant celtiques (à l’ouest) que germaniques (au nord). Si l’on tient compte des fouilles archéologiques, on peut conclure que le territoire actuel de la Belgique, de même que le nord de la France, a pu être une zone de transition entre les cultures celtique et germanique. Par ailleurs, les écrits d’Hécatée de Milet et d’Hérodote (-484 à -425) nous apprennent également que les Celtes habitaient originairement une région qui s’étendait de l’ouest de la France jusqu’au sud-est de l’Allemagne, mais qui pourrait exclure le nord de la Belgique. Constitués en tribus autonomes et rivales, ces peuples étaient unis par la religion druidique et la langue celtique.

1.1 La romanisation et les Belges

C'est avec la conquête de Rome que les Belges entrèrent dans l'histoire. En 57 avant notre ère, Jules César, lors de la guerre des Gaules, fit pénétrer ses légions dans la «Gaule belge». Dès cette époque, César faisait la distinction entre les Celtes (ou Gaulois), les Aquitaines et les Belges. César croyait que les peuples belges étaient issus des Germains. Il a même fait une énumération de ces Belges qui, sous le nom de Germani («qui uno nomine Germani appellantur»), sont énumérés ainsi : Suessiones (Suessions), Nervii (Nerviens), Atrabates (Abrates), Ambiani (Ambiens), Morini (Morines), Menapii (Ménapiens), Caletes (Calètes), Veliocasses (Véliocasses), Viromandui (Viromanduens), Aduatici (Aduaticiens), Condrusi (Condrusiens), Ebuones (Éburons), Caeroeses (Cérosiens) et Paemanes (Pémaniens).

Cette assimilation des Belges aux Germains n’a pas empêché César de considérer les Belges comme des Gaulois (un peuple celte). En réalité, certains peuples belges étaient originaires des régions germaniques à l’est du Rhin, mais furent vraisemblablement soumis à de fortes influences celtiques, alors que d’autres peuples étaient d’origine celte. Parmi les nombreuses tribus du territoire de la «Gaule belge» qui résistèrent à l’occupation romaine, César tenait les Belgae (les Belges) pour les plus braves de tous les peuples de la Gaule. Dans l'introduction de son livre De Bello Gallico (La guerre des Gaules), César parle des Belges en ces mots: «Horum omnium fortissimi sunt Belgae.» Autrement dit : «De tous, les Belges sont les plus valeureux.» En réalité, pour César, fortissimi signifiait les guerriers les plus «violents» (ou «sauvages»). C'est en Belgique (la Gaule belge) que César essuya sa plus sanglante défaite. Ambiorix, le chef des Éburons, avait surpris les Romains dans la vallée du Geer et avait exterminé entièrement deux légions (6000 soldats). Arrivé trop tard en renfort avec le reste de son armée pour éviter le massacre de ses légions, César poursuivit Ambiorix qui se réfugia dans la forêt ardennaise où il ne parviendra jamais à le surprendre.

Cela dit, certains historiens laissent croire que les peuples belges s’étaient déjà formés dès le IVe siècle avant notre ère, alors que d’autres situent cette mixité plutôt vers le IIe siècle. À l’époque de la conquête des Gaules, en 57 avant notre ère, la Gaule belge s’étendait entre la mer du Nord, la Seine et la Marne, et comptait quelque 500 000 habitants répartis en une quinzaine de tribus. Les Belgae parlaient des idiomes germaniques, fortement influencés par les parlers celtiques.

1.2 Une province romaine

Après la soumission des Nerviens (de 57 à 46), la Gaule belge finit par devenir officiellement une «province romaine» en 51. La résistance poussa César au génocide de certaines tribus comme les Éburons et les Aduatiques. D'autres tribus d'origine germanique vinrent alors repeupler les territoires disponibles, avec l'assentiment des Romains. La Gaule belge était importante pour les Romains, en raison de la frontière rhénane avec les territoires germaniques. Les conquérants supprimèrent la caste des druides d’influence celtique, mais les Belgae continuèrent à adorer leurs dieux germaniques, puis celtiques, en plus des nouveaux dieux romains.

Dans ce qui était devenu la Gallia Belgica, qui s’étendait du nord de la France aux Pays-Bas et à une partie de la Suisse, les Romains créèrent trois provinces à partir du IIIe siècle: la Germanica secunda au nord-est, la Belgica secunda au nord-est et la Belgica prima au sud. La province appelée Belgica prima avait Trèves comme capitale et n’occupait qu’une partie du Luxembourg actuel. Par contre, la Belgica secunda était beaucoup plus grande et occupait tout le nord-ouest de la Belgique actuelle avec Reims (actuellement en France) comme capitale. La Germanica secunda était située au nord-est dans ce qui est aujourd’hui une partie de la Flandre et des Pays-Bas, avec comme capitale Cologne. Aucune de ces capitales n'est aujourd'hui sur le sol belge.

C'est dans ce cadre administratif que, peu à peu, la latin remplaça les langues germaniques et les langues celtiques des peules belges, surtout dans les villes. Les langues celtiques survécurent dans les campagnes, du moins jusqu'à l'arrivée du christianisme.
L'influence romaine entraîna à la fois la christianisation et la romanisation du territoire, surtout dans la partie méridionale de l'actuelle Belgique, ce qui correspond à la Wallonie qui vit se multiplier les villae (grands domaines de la civilisation romaine).

2 Le début des rivalités linguistiques

Déjà au IIIe siècle, mais surtout au IVe siècle, les Francs envahirent la Belgica et s’installèrent massivement dans tout le pays. Cependant, l'histoire de l'installation des francs dans ces régions reste mal connue. Ils seraient arrivés par vagues successives ; ils fondèrent ce qui allait devenir la Flandre (au nord) et conservèrent leur langue germanique. Par ailleurs, des Saxons et des Frisons vinrent également habiter sur les côtes flamandes. Encore de nos jours, on peut trouver certains éléments saxons et frisons dans les dialectes parlés dans le nord de la France, en Flandre et aux Pays-Bas.

Cette grande région du Nord perdit une grande partie de sa population d’origine pour faire place aux nouveaux envahisseurs germaniques (francs). Au sud et au sud-est, les Francs durent faire face à des populations gallo-romanes numériquement plus importantes; ils ne purent imposer leur langue et se fondirent dans l’élément gallo-roman, créant ainsi une sorte de fusion entre les envahisseurs et les peuples conquis. Toutefois, l'imprécision des connaissances sur la densité de ces peuples rend aléatoire toute discussion sur l'origine de la frontière linguistique actuelle. Intégré dans l'empire franc à partir du Ve siècle, l'espace belge demeure une province frontière dans le royaume mérovingien.

Ce sont les Francs qui auraient donné le nom de Wallon (de walha, nom francique d’une tribu celtique de la Gaule narbonnaise, les Volcae) aux habitants de cette région du sud de la Belgique. Par la suite, les populations flamandes leur auraient attribué le même nom (Waal). Lentement, les Wallons du Sud donnèrent naissance à ce qui deviendra beaucoup plus tard la «Wallonie». Ainsi, Flamands et Wallons de Belgique auraient ainsi les mêmes ancêtres et proviendraient en partie des mêmes peuples. C’est donc au Moyen Âge seulement que fut tracée une sorte de «frontière linguistique» entre les deux communautés flamande et wallonne de la Belgique actuelle, mais la langue administrative et juridique de cette époque demeurait le latin. Évidemment, le problème des langues vivantes ne se posait pas.

Le traité de Verdun de 843 entre les fils de Louis le Pieux (c’est-à-dire Charles le Chauve, Louis le Germanique et Lothaire) partagea l’empire de Charlemagne.

La Francie occidentale, soit les pays situés à l’ouest de l’Escaut, de la Meuse, de la Sône et du Rhône, revint à Charles le Chauve; la Francie orientale, soit les pays à l’est du Rhin, échouèrent à Louis le Germanique, alors que la Lotharingie (les pays compris entre la mer du Nord jusqu’au golf de Tarente, avec les deux capitales d’Aix-la-Chapelle et de Rome) était attribuée, en même temps que le titre impérial, à Lothaire. En somme, la Flandre et la France revinrent à Charles le Chauve, tandis que la Wallonie (le Hainaut et le Brabant) fut intégrée à la Basse-Lorraine, un duché de la Lotharingie.

Comme on s’en doute, cette division territoriale ne s’est pas faite sur une base linguistique, mais sur une base politique.

À l'ouest de l'Escaut, le territoire, qui va plus tard devenir le comté de Flandre (c'est-à-dire la Flandre française de nos jours, les deux provinces flamandes de la Flandre occidentale et de la Flandre orientale, ainsi que des territoires de la province du Hainaut), faisaient alors partie du royaume de Charles le Chauve (ce qu'on va appeler le «Royaume des Francs»: la France). Les autres parties néerlandophones (constituant le reste de la Flandre actuelle) furent incorporées à la Basse-Lorraine (l'Empire germanique) comme le reste du territoire qui constitue maintenant la Wallonie. Bref, cette partie du nord-est du royaume appartenant à Charles le Chauve comptait une population parlant un ensemble hétéroclite d’idiomes romans et germaniques.

3 L’époque de la fragmentation politique (Moyen Âge)

Au cours du Moyen Âge, se créèrent de nombreuses principautés indépendantes (Basse-Lorraine, Liège, Tournai, Cambrai, Malines), de duchés (Brabant, Luxembourg, Limbourg) et de comtés (Flandre, Hainaut, Namur, Artois, Louvain, Bruxelles, etc.), qui se multiplièrent au IXe et au Xe siècles et réussirent à obtenir de plus en plus d’autonomie de la part de leurs suzerains. On assista à une multiplication de petits territoires autonomes.

La Flandre constituait un fief du roi de France, mais qui résistait aux tendances centralisatrices de ce dernier. Régulièrement, la France intervenait militairement dans la région — une soixantaine d’invasions, soit une aux dix ans — jusqu'à la défaite des Flamands en 1328, lors de la bataille de Cassel. Néanmoins, la victoire française ne mit pas fin aux aspirations autonomistes de la Flandre; considérée comme le plus riche fief du royaume de France, la Flandre réussit à conserver une certaine autonomie en payant des impôts royaux élevés. En 1340, les armées du roi de France furent vaincues par une coalition anglo-flamande. En 1369, Philippe le Hardi, l’oncle du roi de France, épousa la fille et héritière du comte de Flandre.

Par la suite, plusieurs comtés et duchés (Namur, Brabant, Limbourg, Hainaut, Luxembourg, Hollande, Gueldre, etc.) passèrent aux mains des ducs de Bourgogne. Ces derniers instaurèrent des institutions qui eurent pour conséquence d’unifier un peu plus le pays. Les mariages princiers, les achats, la diplomatie et les héritages contribuèrent à réunir la plupart des États.

N’oublions pas que les ducs de Bourgogne cumulaient plusieurs titres. Par exemple, selon les époques (entre 1384 et 1475), le duc de Bourgogne pouvait être à la fois comte de Franche-Comté, comte d’Artois, comte de Picardie, comte de Flandre, comte de Nevers, comte de Hainaut, comte de Zélande, comte de Hollande, duc de Luxembourg, duc de Namur, duc de Limbourg, duc de Brabant, etc. En épousant Maximilien d’Autriche en 1477, Marie de Bourgogne mit la Belgique sous la domination des Habsbourg (plus tard avec ses deux branches: les Hasbourg d’Autriche et ceux d’Espagne). Maximilien signa avec Louis XI le traité d’Arras, qui laissait à la France la Bourgogne ducale et la Picardie.

Ce morcellement politique eut certaines conséquences sur le plan linguistique. Il favorisa la fragmentation dialectale, ce qui contribua à la formation des idiomes picards, flamands, wallons, champenois, lorrains, luxembourgeois, limbourgeois, etc. Cependant, l’administration des État et de l’Église se faisait en latin, tandis que le français (francien) n’était parlé encore que par une partie de la noblesse de France.

4 La période des Pays-Bas (1493-1713)

En 1493, Philippe le Beau devint le souverain des Pays-Bas et épousa l’héritière de la maison d’Espagne. Son fils, Charles Quint (1500-1558), né à Gand, fut d’abord prince bourguignon (de langue maternelle française), puis, en 1516, prince des Pays-Bas et roi d’Espagne, enfin en 1519 roi de Sicile et empereur du Saint-Empire romain germanique. En tant que souverain des Pays-Bas, Charles réussit à rattacher les 17 provinces sous son autorité, aussi bien les provinces de langue germanique du Nord (Flandre, Anvers, Limbourg, Luxembourg, Friesland, Ommerlanden, Overijssel, Hollande, Utrecht, Gueldre, Zélande, etc.) que les provinces romanes du Sud (Artois, Namur, Brabant, Hainaut, etc.). Juridiquement, les Pays-Bas formaient avec les autres principautés allemandes le Saint-Empire romain germanique. De plus, Charles Quint, était non seulement roi des Pays-Bas, empereur du Saint- Empire, mais également roi d’Espagne. Il ne s’agissait pas d’une unité politique entre l’Espagne et les Pays-Bas, mais les deux royaumes étaient néanmoins sous la souveraineté du même roi. Charles Quint se trouvait ainsi à la tête d’un formidable empire encerclant pratiquement la France. Il parlait non seulement le français, mais aussi l’espagnol, l’allemand, l’italien, le latin et un peu le néerlandais. C’est d’ailleurs ce monarque polyglotte qui aurait affirmé: «Je parle espagnol à Dieu, italien aux femmes, français aux hommes et allemand à mon cheval.»

C’est avec Philippe II (1527-1598), le fils de Charles Quint, que les problèmes commencèrent aux Pays-Bas. Étant élevé en Espagne (Castille), ignorant tout du néerlandais et ne connaissant qu’un peu de français (et de latin), son éducation exclusivement espagnole le fit peu apprécier aux Pays-Bas, lesquels lui furent confiés en 1555 après l’abdication de Charles Quint. Il reprit la politique de son père, mais d’une façon beaucoup plus étroite, surtout en matière de religion. La guerre avec la France reprit, et il suscita la révolte des Pays-Bas en raison de son intransigeance religieuse (imposition de l’Inquisition) et de sa politique de centralisation absolutiste (abolition des conseils provinciaux). En conséquence, la Zélande et la Hollande, refuge des calvinistes, firent sécession avec Guillaume d’Orange. Les catholiques en vinrent à former la confédération d’Arras pour lutter contre les orangistes qui lui opposèrent l’union d’Utrecht en 1579, l’acte de naissance des Provinces-Unies. Malgré les révoltes et les guerres, le territoire de ce qui sera la Belgique continua de faire partie des Pays-Bas espagnols jusqu’en 1713. Entre-temps, le traité de Munster (1648) rendait des parties de la Flandre (la Flandre zélandaise), le nord du Brabant ainsi que quelques territoires d’outre-Meuse, aux Provinces-Unies. Comme il s’agissait d’un État confédéral, les Provinces-Unies conservèrent une certaine autonomie, mais les territoires du Sud furent administrées directement par le pouvoir espagnol.

En 1713, les Pays-Bas espagnols passèrent sous l’autorité de l’empereur d’Autriche. Durant tout le règne de Louis XIV, la région des Pays-Bas espagnols devint un champ de bataille perpétuel. Le traité d’Utrecht de 1715 donna une partie de la Flandre à la France, mais le traité d’Aix-la-Chapelle de 1748 rendit certaines régions (Nieuport, Courtrai, Ypres) à l’Autriche. Plus tard, Joseph II (1741-1790), en despote éclairé, entreprit de faire de ses possessions un État moderne, centralisé et germanique. L’administration des Pays-Bas du Sud fut totalement refondue et réorganisée selon le modèle français; il voulut abolir les privilèges des principautés, instituer son autorité directe et imposer la langue allemande. Cependant, la ville de Bruxelles comptait alors une majorité de langue flamande et une minorité de langue française, mais il s'agissait de la langue du pouvoir: les gouverneurs-généraux qui résidaient dans la ville s'exprimaient uniquement en cette langue. Les pratiques établies par les Autrichiens firent en sorte que les Flamands de Bruxelles durent apprendre le français s'ils voulaient entreprendre une carrière administrative.

L'usage de la langue faisait en sorte qu'une minorité riche et francophone cohabitait avec une masse flamande pauvre et peu alphabétisée. Entre ces deux extrêmes, on trouvait une bourgeoisie commerçante et urbaine, bilingue. Néanmoins, les mesures prises par les autorités autrichiennes heurtèrent de font, on le devine, les particularismes locaux, les sentiments religieux, les habitudes linguistiques, etc. Le mécontentement de la population fit éclater la révolution brabançonne (octobre-décembre 1789) et les troupes autrichiennes furent chassées du pays jusqu’en 1793.

5 La Révolution française et ses conséquences

La guerre éclata à nouveau après la Révolution française et, en 1794, les Français écrasèrent les troupes autrichiennes. Dès le 11 septembre 1794, le néerlandais fut interdit dans l’administration, la justice et l’enseignement. Après avoir mâté les derniers foyers de résistance en Flandre, les Français annexèrent officiellement en 1795 les Pays-Bas autrichiens (au nord) et les Pays-Bas du Sud. Par un décret spécial, la Convention du 9 vendémiaire an IV (1er octobre 1795) déclarait que les territoires des Pays-Bas autrichiens ainsi que la principauté de Liège, le duché de Bouillon et la principauté de Stavelot faisaient désormais intégralement partie de la France. Les anciens duchés, principautés, comtés et seigneuries furent abolis et remplacés par neuf départements (voir la carte des provinces belges); en plus, par le traité de La Haye (16 mai 1795), on y avait ajouté des territoires des Provinces-Unies: la Flandre zélandaise (Zeeuws-Vlaanderen), les pays d’outre-Meuse (de Landen der Overmaze), une partie du Brabant septentrional, les villes de Maastricht, Montfort, Beersel et Venlo.

Par la loi du 25 octobre 1795, l’Administration française ouvrit une école primaire dans chaque canton ainsi qu’une école secondaire dans chaque département. Ces établissements restèrent peu fréquentés en Flandre, car la plupart des élèves étaient des petits Français ou des fonctionnaires de l’État. L’Université de Louvain fut abolie le 19 octobre 1797, alors que tous les cours se donnaient en latin. La francisation des élites flamandes s’accéléra sous le «régime français». Tous les actes publics, dans un délai d'un an, devaient désormais être rédigés en français. Napoléon appliqua à la Belgique ce que le décret du 2 thermidor An II (20 juillet 1794) n'avait pu accomplir: la francisation massive des couches moyennes dans les «départements du Nord». Comme on peut s’en douter, l’occupation des forces françaises déplut hautement aux habitants du pays flamand. Dans un rapport d’un commissaire révolutionnaire français, on pouvait lire: «Tout y est contre les Français»... surtout en pays flamand où les révoltes revenaient périodiquement. Les répressions furent terribles en Flandre et des villages entiers furent massacrés par les Français.

Par la loi Jourdan-Delbrel du 5 septembre 1798, la France imposa la conscription dans ses armées dans les territoires conquis. Cette mesure contribua grandement à la révolte flamande, car elle abolissait l’un des privilèges des Pays-Bas du Sud, qui prévoyait que l’empereur ne pouvait recruter des soldats pour l’armée que par des enrôlements volontaires. Évidemment, les départements francophones offrirent moins de résistance à cette conscription. La haine des Flamands pour tout ce qui était français se développa davantage. En 1813, le préfet du département de l’Ourthe, Micoud d’Umons, écrivait dans son rapport «que les peuples qui ne parlent pas le français sont contre nous en général».

Lorsque Bonaparte devint premier consul (1800-1804), il obligea tous les fonctionnaires de la Flandre à être des «citoyens français». Les évêchés subirent des changements similaires et, graduellement, tout le haut-clergé devint français. L’archevêque de Malines, Jean-Armand de Roquelaure, eut l’idée d’envoyer les séminaristes flamands à Lyon et Paris «pour franciser la Belgique en peu de temps». Cette politique ecclésiastique suscita, on le devine, de nouveaux mécontentements au sein de la population flamande. Puis Bonaparte devint Napoléon 1er (1804-18150.

À partir de 1810, l'empereur Napoléon appliqua une politique de francisation plus intense. Il voulut arranger des mariages entre les filles des notables flamands avec des officiers et fonctionnaires français, puis envoyer les enfants des élites dans les écoles en France, voire forcer ces familles à s’établir à Paris. Effectivement, la politique de francisation connut des résultats importants au sein de la bourgeoisie flamande, mais n’eut guère de succès chez les gens du peuple.

En mars 1815, le pays fut occupé par les armées de la coalition des puissances européennes ayant participé au Congrès de Vienne (Russie, Autriche, Prusse, Grande-Bretagne). Le 22 juin 1815, Napoléon livra la bataille de Waterloo, alors que les Belges (surtout les Wallons) se battirent tant du côté français (ils y avaient été quelque peu contraints, il va sans dire) que du côté des puissances coalisées.

6 La période hollandaise (1815-1830)

Après la défaite de Napoléon, le Congrès de Vienne (1815) créa le nouveau royaume de Belgique connu sous le nom de «Royaume-Uni des Pays-Bas» (en néerlandais: Verenigd Koninkrijk der Nederlanden), c’est-à-dire la réunion de presque toutes les principautés des Pays-Bas autrichiens, les Provinces-Unis et les Pays de Généralité (ces derniers administrés par les Provinces-Unies depuis le traité de Munster). Le royaume fut confié à un roi hollandais, Guillaume d'Orange, reconnu comme le «roi des Pays-Bas et grand-duc de Luxembourg». À ce moment-là, le Luxembourg ne faisait pas partie du royaume, mais constituait un grand-duché membre de la Confédération germanique.

Les nouveaux sujets de Guillaume d’Orange, surtout la bourgeoisie francophone, se montrèrent hostiles à la réunion des Pays-Bas du Nord et des Pays-Bas du Sud. Au début, l’Église catholique était favorable à cette union politique, de même que certains adeptes wallons et flamands de la Révolution française. Mais les dispositions constitutionnelles reconnaissant l’égalité des religions choquèrent profondément les évêques catholiques (tous des Français). C’est surtout au Brabant que le roi pouvait compter sur un nombre assez important d’adeptes flamands qui étaient fortement influencés par les idées des Lumières. Bien qu’en général les Flamands n’aimaient pas la Révolution française et ses excès, ils étaient néanmoins favorables aux idées des grands philosophes français (Voltaire et les encyclopédistes).

Sur le plan linguistique, Guillaume d’Orange décréta que la langue officielle du pays devrait être le néerlandais, c’est-à-dire la langue des instances les plus hautes du royaume; de plus, tous les fonctionnaires de l’administration centrale devaient connaître le néerlandais. Selon les arrêtés de 1819 et 1822, il était stipulé («[…] qu’il ne pourrait plus être présenté, pour les places et les emplois publics, que des personnes ayant la connaissance nécessaire du néerlandais». Le néerlandais devint la langue officielle. Bref, la politique de néerlandisation menée par les fonctionnaires de Guillaume Ier constituait l'envers de la politique de francisation sous Napoléon! Toutefois, la mesure orangiste n’excluait point les autres langues, ni leur utilisation dans l’enseignement, la justice ou l’administration. N’oublions pas que, comme tous les membres de la maison royale des Pays-Bas, Guillaume d’Orange était francophone et que le français restera la langue de cette famille jusqu’en 1890. L’objectif du souverain était que le néerlandais devait être employé en Flandre et le français en Wallonie dans l’administration, la justice et l’éducation.

Néanmoins, le néerlandais devait être inclus dans l’enseignement dans toutes les écoles du royaume. L’arrêté royal du 15 septembre 1819 prévoyait que le français était la langue officielle de l’administration et de la justice dans le pays wallon. De fait, sous le règne de Guillaume d’Orange, les Wallons furent administrés, jugés et instruits en français. Le même arrêté faisait du néerlandais l’unique langue officielle des provinces de la Flandre occidentale, de la Flandre orientale, d’Anvers et du Limbourg. La loi prescrivait une période de transition: du 15 septembre 1819 au 30 décembre 1822, le français pourrait être utilisé au même titre que le néerlandais. En somme, comparativement à aujourd’hui, nous pourrions considérer la politique linguistique de Guillaume d’Orange comme très avancée pour son époque.

Entre 1819 et 1822, l’Administration devait adopter le néerlandais graduellement, mais le français resta la langue dominante, sauf pour la justice où les changements furent plus marquants. Les écoles flamandes se développèrent rapidement, mais leur imposition dans les communes mixes de la frontière linguistique déplurent aux francophones. Soulignons que les frontières provinciales établies par les Français avaient été conservées intégralement; dans les communes néerlandophones faisant partie d’une province francophone ou wallophone (Hainaut et Liège), il était possible de fonder des écoles néerlandophones à côté des écoles francophones (article 6, no 2, de la loi du 15 septembre 1819). À partir de 1822, le néerlandais devint obligatoire pour tous les actes officiels et les débats judiciaires dans toute l’étendue du royaume, à l’exception des districts wallons. Mais la politique de Guillaume d'Orange s'accompagna aussi d'une politique de protestantisation; celui-ci se mit à dos tout le clergé catholique et la bourgeoisie flamande francophile.

Les autorités ecclésiastiques (aussi peu néerlandophones qu’intolérantes face à un roi «hérétique protestant») et les élites belges (composée de la bourgeoisie francophone, de la caste des fonctionnaires et des avocats, ainsi que des Flamands francisés) s’opposèrent aux politiques centralisatrices de Guillaume d’Orange, au surplus un anti-clérical de religion protestante. Ses opposants lui reprochaient surtout son parti-pris ultra-libéral et libre-échangiste, et sa politique linguistique d’imposition du néerlandais comme seule langue officielle dans les régions flamandes (incluant Bruxelles). Tout ce beau monde ne voulait en aucun cas du néerlandais dans les tribunaux, l’administration et les écoles. Ce sont en partie ces circonstances qui amenèrent la création de la Belgique et qui furent à l’origine du premier des «compromis» entre les bourgeoisies wallonne et flamande, c’est-à-dire l’élite catholique conservatrice (noblesse et clergé) et la bourgeoisie francophone libérale adepte des Lumières. Beaucoup de Flamands appelleront ainsi cette union entre catholiques et libéraux: «het monsterverbond», c’est-à-dire l’«union monstrueuse».

Peu de temps après l’annonce d’une révolution en France (juillet 1830), la «révolte belge» débuta à Bruxelles (le 25 août suivant). Cette révolution désirée par les francophones soutenus par la France entraîna malgré eux les Flamands dans la tourmente. Les Belges et les Français chassèrent les troupes hollandaises de Bruxelles et, le 4 octobre 1830, un gouvernement provisoire formé de catholiques et de libéraux proclama l’indépendance de la Belgique. Le 4 novembre de la même année, l'Autriche, la France, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie reconnurent le nouvel État (sauf les Pays-Bas). Les Belges élaborèrent une constitution et Léopold Ier de Saxe-Cobourg-Gotha fut choisi comme souverain.

Le Traité des XXIV articles (15 novembre 1831) réglait la question des limites territoriales. Ainsi, la Belgique renonçait définitivement à la Flandre zélandaise et au Brabant septentrional, mais aussi au Limbourg oriental (en raison de la position stratégique: contrôle de la Meuse et les bouches de l’Escaut) et la ville de Maastricht). En retour, le nouvel État recevait la portion wallonne du grand-duché de Luxembourg et la région germanophone d’Arlon. Les autres régions germanophones étaient attribuées à Guillaume Ier à titre personnel et continuaient (avec le Limbourg néerlandais, mais sans la ville de Maastricht) à faire partie de la Confédération germanique.

La ville de Baarle restait divisée en une partie néerlandaise (Baarle-Nassau) et une partie belge (Baarle-Hertog), qui constitue jusqu’à nos jours une enclave. Le roi Guillaume a longtemps refusé d’y adhérer. Ce ne sera qu’en 1839 que le Traité des XXIV articles sera ratifié et entrera en vigueur. Il est clair que les frontières finales de la Belgique ne furent que le fruit de la concertation entre les grandes puissances et qu’elles ne sanctionnent pas toutes des frontières ethniques ou linguistiques.

7 La Belgique indépendante (1830)

Au moment de la création de l'État belge en 1830, la Constitution avait prévu un État unitaire, sans langue officielle reconnue. En effet, l'article 23 se lisait comme suit:

Article 23

L'emploi des langues est facultatif en Belgique, il ne peut être réglé que par la loi et seulement pour les actes de L'autorité publique et pour les affaires judiciaires.

Dans les faits, ce fut le français qui fut utilisé comme seule langue officielle. Or, à cette époque, la majorité de la population belge avait comme langue maternelle soit le néerlandais dans sa forme dialectale (flamand, brabançon ou limbourgeois), soit l’un des idiomes issus du latin (wallon, picard, lorrain, gaumais, etc.). La ville de Bruxelles, quant à elle, ne comptait à ce moment-là que 15 % de francophones, pour la plupart des descendants des Français immigrés dans cette ville plusieurs décennies auparavant. Il faut dire que, face au néerlandais (la langue des Pays-Bas), le français était perçu, à tort ou à raison, par les élites dirigeantes comme un facteur d’unité nationale et un facteur d’indépendance vis-à-vis des Pays-Bas. De plus, à la suite des idées véhiculées par la Révolution française, le français jouissait d’un grand prestige en tant que «langue des Lumières et de la Civilisation». Quant à l’élite belge, toute pleine d’admiration pour la France, le choix du français paraissait comme aller de soi.

Pour ce qui est de la langue néerlandaise (encore appelée flamand), beaucoup s'opposaient à son emploi, même au sein des populations flamandes; le néerlandais semblait trop associé aux Pays-Bas. À ce moment-là, le flamand n'était pas normalisé en Belgique et présentait un éventail disparate de variantes régionales orales. Le flamand n'était pas combattu, il était simplement ignoré (comme les parlers wallons) parce qu'il ne faisait pas le poids devant le français. Seul le néerlandais écrit pouvait tenir tête au français, mais il était ignoré en grande partie par la population flamande.

7.1 La Révolution belge

Au lendemain de l'indépendance, toutes les écoles, les administrations gouvernementales et municipales, les tribunaux, etc., n'utilisèrent que le français dans les actes officiels, et délaissèrent le néerlandais dès lors déclassé. La langue française était celle des classes dominantes, tant chez les Flamands que chez les Wallons. L'aristocratie et la bourgeoisie parlaient donc français, tandis que le peuple parlait flamand ou wallon, brabançon, sinon divers autres dialectes locaux. Avant l'indépendance, en 1821, le conseil communal de Bruxelles avait même demandé à Guillaume d'Orange que la rédaction des documents officiels en néerlandais soit accompagnée d'une version française, car le néerlandais écrit n'était pas compris en Flandre!

Évidemment, les Flamands comprirent bien vite qu’ils s’étaient fait avoir lors de la «Révolution belge» et que cette nouvelle Belgique de langue française les privaient de tous leurs droits linguistiques acquis lors du régime de Guillaume d’Orange. Même le grand leader du Mouvement wallon, Jules Destrée, n’avait pas de difficulté à admettre l’injustice commis envers les Flamands:

Sans doute, il n’y avait dans le fait que la législation fut officiellement française qu’un inconvénient bien léger pour les Flamands. Mais ce fait correspondait à d’autres, infiniment moins acceptables: l’enseignement, la justice, l’administration étaient en pays flamand exclusivement français (Lettre au roi sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre, 1912).

Il n’est donc pas surprenant que la Révolution belge soit considérée jusqu’à nos jours comme une «catastrophe» dans l’histoire de la Flandre et au contraire presque comme un «bienfait» en Wallonie. La première Constitution belge (1831) était est très centralisatrice, elle prévoyait un État central fort afin de combattre les particularismes et renforcer l'unité du pays. Signalons ce que Charles Rogier, alors premier ministre, écrivait à son ministre de la Justice, Jean-Joseph Raikem, en 1832: «Les efforts de notre gouvernement doivent tendre à la destruction de la langue flamande pour préparer la fusion de la Belgique avec notre plus grande patrie, la France.» Et, dans une lettre à Lord Palmerston, Charles Rogier écrivait:

Les premiers principes d’une bonne administration sont basés sur l’emploi exclusif d’une langue, et il est évident que la seule langue des Belges doit être le français. Pour arriver à ce résultat, il est nécessaire que toutes les fonctions civiles et militaires soient confiées à des Wallons et à des Luxembourgeois; de cette manière, les Flamands, privés temporairement des avantages attachés à ces emplois, seront contraints d’apprendre le français, et l’on détruira ainsi à peu l’élément germanique en Belgique.

7.2 La politique d'assimilation

En somme, il s'agissait d'une politique d’assimilation aux dépens des Flamands, mais elle était le fait des francophones de Bruxelles, pas des Wallons. Un autre notable, le baron de Stockmar, l’un des proches du roi Léopold Ier, croyait nécessaire d’encourager cette politique linguistique dont le noble but était l’unité de la nation belge: «Répandre l’usage du français, c’est consolider la nation belge et renforcer la cohésion interne du pays.»

On aura intérêt à prendre connaissance de deux affiches publiées en 1832 par les francophones de Bruxelles (en colère contre «l'impérialisme flamingant»), car ces affiches reflètent les conflits linguistiques de l'époque (cliquer ici, s.v.p.). Évidemment, les Flamands virent les événements d’un autre oeil. C'est pourquoi l’écrivain flamand H. Meert affirmait de son côté:

Après 1830, on a voulu extirper la nationalité flamande. Notre langue fut proscrite comme langue officielle; elle fut bannie de l’armée, bannie de la justice, bannie de l’administration, et un régime de francisation à outrance fut inauguré. Notre instruction, entièrement francisée, devait faire de nous des… Belges, ce qui n’était autre chose que des caricatures des Wallons. On commettait un crime contre nature. (Antwoord , 1912)

Il est vrai que, pour l’élite de cette époque, la langue des Flamands n’avait aucune valeur. Pour cette élite, tant francophone que flamande, le néerlandais était considéré comme «un patois enfantin et grossier, bon tout au plus à servir de véhicule aux idées rudimentaires de l’anthropopithèque primitif» (cf. Albert du Bois, cité dans Antwoord, p. 36). Le 5 juin 1832, le roi Léopold Ier proclama le franc comme monnaie officielle de la Belgique. Tout jeune État indépendant des Pays-Bas voisins, la Belgique francophile choisissait ainsi de calquer son système monétaire sur le système français.

En somme, cette situation constitutionnelle avancée par les francophones de Bruxelles s’est immédiatement révélée inadaptée aux aspirations flamandes du fait qu’on ne prévoyait qu'une langue officielle: le français. Les querelles linguistiques avaient commencé dès 1831. Les Flamands protestèrent contre l’unilinguisme de l’État belge et «ceux qui veulent bannir la langue du peuple». Apparurent toutes sortes d’associations flamandes, souvent très militantes, parfois de tendance orangiste (pro-néerlandaise). On s’en prenait tantôt aux fonctionnaires unilingues francophones, tantôt à l’affichage unilingue, tantôt aux écoles... Bref, le mouvement flamand commença tôt!

À partir de 1840, on pouvait déjà parler en Belgique de «guerre linguistique», surtout à cause des écoles. Ce fut le temps des pétitions, des congrès littéraires néerlandais, la confirmation de l’unité de la langue néerlandaise parlée au Pays-Bas et en Flandre (1844), etc. En 1845, l’atmosphère devint très lourde et les critiques visaient surtout les Flamands francisés et francophiles, qui furent désormais déclarés «les plus grands ennemis du peuple flamand». Pendant cette période cruciale, l'incompréhension de la bourgeoisie francophone et wallonne à l'égard du mouvement flamand était restée totale. Le Liégeois Charles-François Soudain de Niederwerth (1802-1858) semble représentatif de ce courant de pensée (Du flamand, du wallon et du français en Belgique, 1857):

Personne ne parviendra à nous convaincre qu'une langue qui s'est arrêtée au XVe siècle convienne à la société actuelle. Elle peut, à la rigueur, suffire à l'expression des sentiments naïfs, des idées primitives, et à la peinture des images simples et naturelles qui sont des éléments de la poésie et du roman; elle peut fournir encore un certain contingent de phrases familières, de même que le patois wallon, à la composition des chansons, des ballades, des complaintes et des pièces destinées aux petits théâtres, parce que que ces gens admettent des dictions vulgaires et triviales que les convenances et le goût excluent de la littérature sérieuse et de la bonne société; mais quelle ne sera pas l'insuffisance de cette langue, lorsqu'il s'agira de la nomenclature immense des mots nécessaires à l'explication technique des doctrines, des sciences, des arts compliqués, répandus aujourd'hui dans le monde.

Pendant ce temps, le mot «Wallonie» était employé pour la première fois en 1844 par Charles Grandgagnage; il fut repris en 1886 par Albert Mockel, qui le donna pour titre à la revue qu'il fonda alors en réaction contre La Jeune Belgique. Plus tard, le même Albert Mockel fera figure de pionnier du mouvement wallon lorsqu'il lancera, en avril 1897, dans un article publié dans Le Mercure de France, la formule «La Wallonie aux Wallons, la Flandre aux Flamands et Bruxelles aux Belges.»

Finalement, la loi du 1er juin 1850 sur l'enseignement moyen imposa l'obligation, dans son article 22 (chapitre II), de la deuxième langue du pays en Flandre:

Article 22

L'étude de la langue française, ainsi que de la langue flamande ou allemande, pour les parties du pays où ces deux langues sont en usage.

C'est le ministre libéral Charles Rogier qui fit adopter cette loi, alors qu'il n'était pas un partisan de la cause flamande. Cela dit, la base de l'enseignement resta le français, du moins si l'on en croit un rapport de l'inspecteur de l'enseignement en Flandre (1860): «Certes, il serait difficile, d'après les idées dominantes, de prendre dans nos provinces flamandes comme cela se pratique en Hollande, la langue néerlandaise pour base de l'enseignement.» C'est à partir de ce moment que débuta la réflexion flamande sur la possibilité pour la Belgique d'abriter deux nations et deux langues!

7.3 Le Congo belge

Alors que la France et le Portugal revendiquaient une partie des territoires du Congo, la Conférence de Berlin de 1885 reconnut la souveraineté du roi Léopold II de Belgique sur le Congo, qui devint l’État libre du Congo, une possession personnelle du souverain belge ayant comme capitale la ville de Boma. Le monarque belge allait «sauver les Africains de l'oppression de despotes locaux et du trafic des négriers arabes» pour les «conduire à la civilisation». Sans jamais avoir posé les pieds au Congo, grâce à son immense fortune personnelle, Léopold II y établit les fondations d’un ordre colonial qui allait durer 75 ans. Il créa en 1888 une Force publique destinée à protéger les travaux du chemin de fer allant du port de Matadi à Léopoldville (Kinshasa); cette ligne de 400 km de long fut inaugurée en 1898, ce qui donna le coup d'envoi du développement de Léopoldville. Le roi déclara que «les terres vacantes doivent être considérées comme appartenant à l'État». De cette «période léopoldienne», il n’est pas resté grand-chose, sinon l’arrivée de la langue française dans le pays en même temps que les colons belges et un modèle d’administration brutale dont s’inspireront plus tard les dirigeants noirs du Congo (p. ex., Mobutu et Kabila). Les Belges de l’État libre du Congo n'ont jamais favorisé l'apprentissage du français par les «indigènes», qui restèrent à l’écart de l’Administration. Tous les manuels d’histoire coloniale présentèrent par la suite Léopold II comme un «grand bienfaiteur des peuples noirs».

En 1908, la Belgique fit officiellement du Congo une colonie — appelée Congo belge — dont les éléments essentiels reposèrent sur l’Administration, les missions chrétiennes et les compagnies capitalistes, sans parler de l’armée belge. La Belgique venait d'hériter d'Une colonie dont le territoire était 80 fois plus vaste que le sien. Le français et le flamand (appelé aujourd'hui le néerlandais) furent les deux langues officielles de la colonie. À l'exemple de la Belgique, il y a même eu des projets de partage du Congo belge en une «zone francophone» et une «zone flamande». Le domaine de l’enseignement relevant des missions catholiques et protestantes, les religieux et les administrateurs ne voulurent guère favoriser l'apprentissage du français ou du néerlandais par les «indigènes». En 1929, une brochure du gouvernement colonial précisait même que la «langue indigène enseignée» dans les écoles primaires était l'une des quatre langues nationales (swahili, kikongo, lingala et tshiluba), dans le but avoué de «ne pas déraciner les indigènes». Le rôle de ces langues semble même avoir été prépondérant par rapport au français et au flamand (néerlandais), notamment dans les domaines de l'éducation et des communications destinées à la population. Les deux langues officielles de la colonie demeuraient interdites pour la plupart des Congolais. Les enseignants laissaient croire aux petits Congolais que leur langue était «une créature de Dieu» et qu’à ce titre elle devait être respectée.

Dans les faits, seul le français restait la langue de l'Administration coloniale ainsi que des écoles secondaires. Or, étant donné que le français n’était pratiquement pas accessible aux Congolais, la colonisation belge ne suscita pas l’émergence d’élites administratives et politiques locales; la coexistence entre les Blancs et les Noirs ressemblaient à une sorte d’apartheid, celle-ci étant tempérée quelque peu par la présence des missions chrétiennes.

7.4 La réaction flamande

En Belgique, l'intransigeance de l'establishment francophone et l'indifférence de l'opinion publique wallonne ont eu pour effet de modifier radicalement l'orientation du mouvement flamand. Ses membres les plus actifs, ardents patriotes belges jusque là, se considérèrent d'abord comme flamands avant d'être belges. Sans vouloir mettre fin à l'État belge, les Flamands voulaient néanmoins que cessent les mesures discriminatoires à leur endroit; ils demandaient de rétablir l'égalité entre Wallons et Flamands. En 1860, on entendit pour la première fois (et répété jusqu’à nos jours) le cri de «Of België met onze rechten, of onze rechten zonder België», c’est-à-dire «la Belgique avec des droits pour nous, ou nos droits sans la Belgique». Il faut dire aussi que la peur de l'annexion de la Belgique par la France donna une nouvelle impulsion au mouvement flamand. Dorénavant, les Flamands réclameront un unilinguisme absolu en Flandre, sans plus aucune concession au bilinguisme. Au cours des années 1850, la langue écrite des Flamands fut uniformisée sur le modèle de l'orthographe hollandaise. Le flamand écrit devint donc officiellement le néerlandais! Plusieurs ententes réunissant des Flamands et des Hollandais permirent l'établissement d'une dictionnaire de la langue néerlandaise. Mais, en Belgique, le néerlandais continua d'être une langue de seconde zone. D'après le recensement de 1846, le néerlandais était parlé par 2 471 000 citoyens belges, le français par seulement 1 827 000.

- La première loi linguistique

Par étapes successives, les défenseurs du néerlandais réussirent à imposer l'introduction de cette langue dans la vie officielle du pays. L'année 1873 constitue une date importante, car elle marque la reconnaissance, au plan juridique, du bilinguisme dans le royaume de Belgique. Cette première loi linguistique votée par le Parlement concerne l'emploi du néerlandais dans les tribunaux de Flandre; elle sera suivie d'une seconde loi (dite «loi Delaet»), en 1878, qui réglementera l'usage des langues en matière administrative ainsi que dans les écoles de Flandre (dite «loi Coremans»). Toutefois, il y eut des délais entre l'adoption et l'application des lois.

En 1880, la ville de Bruxelles comptait 57 % de Flamands et 39 % de francophones (contre 1 % de germanophones et 3 % d’étrangers), mais ce n'est qu'en 1883 qu'on accepta le néerlandais — toujours appelé flamand dans les textes français — dans l'enseignement primaire (peu appliqué) et en 1889 dans les tribunaux (pour les témoignages oraux seulement). Même si le bilinguisme était officiellement reconnu en Belgique, la mise en application de la législation fut retardée, tant la pression sociale en faveur du français était forte. Loin de s'atténuer, le mouvement flamand allait connaître une nouvelle accélération. La combativité des Flamands suscita même une réaction défensive du côté des francophones qui créèrent de nombreuses associations de protection du français dans la plupart des grandes villes flamandes. Puis un mouvement wallon émergea afin de promouvoir une littérature en wallon, car il n'était pas question de remplacer le français par le wallon. Tout au cours du XIXe siècle, la ville de Bruxelles accueillit de nombreux exilés politiques. Parmi ces derniers, les Français furent les plus nombreux. Ils arrivèrent par vagues successives, notamment après 1815 (jacobins et bonapartistes), en 1848 (orléanistes et républicains), après le coup d'État du 2 décembre 1851 et après 1871. D'autres réfugiés parvinrent de toute l'Europe, surtout de l'Italie, de la Pologne, de l'Allemagne et de Russie. Tout ce beau monde contribua à faire de Bruxelles une ville francophone, bien sûr, aux dépens des Flamands. Par la suite, les francophones bruxellois se distinguèrent des Wallons. Autrement dit, il y avait trois types de Belges: les Flamands, les Wallons et les francophones de Bruxelles. En 1910, les francophones (Wallons et autres) constitueront plus de 50 % de la population, contre seulement 30 % en 1830 et 39 % en 1880.

- La bataille de la flamandisation

Les élections d'octobre 1894 envoyèrent au Parlement belge des députés flamingants (de vlaamsgezing) résolus à défendre vigoureusement les droits linguistiques de leur communauté. Ils engagèrent immédiatement la bataille pour la flamandisation de la vie législative, mais n'obtinrent gain de cause qu'en 1898, après des manifestations monstres de la part des masses flamandes. Cette année-la, la loi de Vriendt-Coremans (loi du 18 avril 1898) donna au néerlandais rang de «langue officielle» avec le français, mais en Flandre on parla du Gelijkheidswet, de la «»Loi de l’égalité». Cette loi consacrait le néerlandais (toujours appelé flamand) comme seconde langue officielle du Royaume. Les Flamands comptaient 3,5 millions de locuteurs, dont les quatre cinquièmes étaient unilingues, sur les six millions de Belges (d'après le recensement de 1890).

Au cours de la dernière décennie du XIXe siècle, les Flamands se rendirent compte que le fait de parler flamand n'apportait pas beaucoup d'avantages dans leur vie publique ou professionnelle. Ils pouvaient envoyer leurs enfants dans les écoles publiques et les faire instruire en flamand, mais cette instruction, toute légitime qu'elle soit, demeurait inutile au plan professionnel parce qu'il n'existait guère de débouchés pour les enfants scolarisés en flamand. Cette situation ambiguë contribua à radicaliser le mouvement flamand.

- Le mouvement wallon

En réaction, le mouvement wallon prit aussi de l'ampleur, surtout avec Jules Destrée qui tenta de faire germer une conscience wallonne chez ses compatriotes. Devant la crainte que le bilinguisme soit exigé à l'ensemble de la fonction publique, les Wallons demandèrent que le «flamand» soit reconnu comme «dialecte» au même titre que le wallon. Les représentants wallons exigèrent aussi que les fonctionnaires en contact direct avec le public aient la connaissance du dialecte wallon en Wallonie, en compensation de l'obligation du flamand en Flandre. Forcément, il fallait exclure les fonctionnaires flamands des emplois publics en Wallonie. Pendant que les Flamands combattaient pour la primauté du citoyen sur l'Administration, les Wallons revendiquaient le maintien du statut de fonctionnaire des années 1830. Le texte fondateur du véritable mouvement wallon fut la fameuse lettre de Jules Destrée: Lettre au roi sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre de 1912. L'une de ses affirmations les plus célèbres fut celle-ci: «Il y a des Flamands et des Wallons en Belgique, mais Sire il n'y a pas de Belges.» En 1902, était apparu le Catéchisme du Wallon d'Albert du Bois, qui affirmait l'identité française de de la Wallonie.

L’application de la Loi de l'égalité survint en réalité beaucoup plus tard, car dans les faits le français conserva le premier rôle au sein de l’État belge. Les défenseurs du néerlandais (dits flamingants par leurs adversaires) réclamèrent alors la néerlandisation de l'université de Gand; la grande bourgeoisie flamande, demeurée francophile, s'y opposa. C’est à cette époque qu’apparut également le terme de wallingant, formé sur le modèle de flamingant, les deux termes, fort dépréciatifs, désignant toute personne qui mène une politique active inspirée avant tout par des intérêts nationalistes et régionaux.

Mais la grande caractéristique de la revendication flamande jusqu'à la Première Guerre mondiale, c'était que les Flamands ne remettaient pas vraiment en cause l'État belge et reconnaissaient la nation belge comme référence pertinente. Bien sûr, les structures linguistiques de l'État étaient critiquées, mais jamais l'existence de l'État. Au cours de la guerre, tout commença à changer. Au plan linguistique, au cours de la guerre, naquit dans l’armée belge un mouvement de contestation connu sous le nom de Frontbeweging (le «Mouvement du front») contre les vexations, les insultes et le mépris dont faisaient preuve les officiers francophones qui ne parlaient pas néerlandais. Il faut préciser que 80 % des simples soldats étaient flamands et qu’on avait inscrit sur leur tombe «Mort pour la patrie», en français. Il était d’ailleurs de bon ton, chez les francophones extrémistes, d’insulter les soldats flamands en leur lançant des injures du genre «grossier Flamand» ou «cochon flamand» et surtout «boche» ou «sale flamind-boche».

Puis certains francophones de Bruxelles se montrèrent encore plus intolérants à l’égard des Flamands en raison de leur affiliation «germanique». On entendit de leur part des francophones extrémistes des slogans tels que «la Belgique de demain sera latine ou ne sera pas» (la phrase-clé du Wallon Raymond Colleye) ou «la civilisation latine remportera la victoire finale». Ou encore ceci sur l’ethnie «belge»:

Il n’y a plus ni de Flamands ni de Wallons. Il n’y a que des Belges, et on a fermement décidé de renforcer cette intelligence indissoluble par ce rapprochement linguistique qui leur réunira avec cette alliance magnifique anti-germanique: la langue française.

Certains croyaient fermement à la disparition prochaine du flamand. «Le flamand, dialecte provincial effiloché en patois locaux, est appelé à disparaître parce qu’il n’est la langue que d’un petit, petit peuple», déclarait le Wallon Gérard Harry dans le Petit Journal. Le professeur Cumont, de son côté, donnait des conférences sur la nécessité de «romaniser la Belgique».

Au début de 1915, les Wallons distribuaient massivement une brochure intitulé La politique belge dans laquelle on pouvait apprendre qu’on devrait abolir les dernières lois linguistiques après la guerre, imposer définitivement le français et répandre cette langue dans toutes les classes de la population. C’est à partir de cette époque que les francophones bruxellois s’identifièrent fortement à l’État belge, alors que les mouvements flamands devinrent davantage anti-belges (et beaucoup le resteront définitivement), et les mouvements wallons, davantage anti-fédéralistes et pro-régionalistes. Par ailleurs, la naissance du mouvement wallon introduisit un autre problème de taille: celui de Bruxelles! Étant donné que Bruxelles se trouvait en territoire flamand, mais abritait une population majoritairement francophone, ainsi que les institutions de l'État belge, il fallait conférer un statut bilingue à la ville au grand dam des Flamands! Cependant, les Wallons ne pourront jamais «récupérer» Bruxelles dans leur giron! Rappelons que le nationaliste wallon Jules Destrée avait, en 1923, nommé les Bruxellois «Métis», c'est-à-dire des habitants caractérisés comme des «hésitants entre Flamands et Wallons», et tirant parti de cette hésitation, sans se confondre avec ceux de la Région wallonne. D'ailleurs, il n'y aura jamais dans la Constitution de «communauté bruxelloise», mais une «communauté française» et une «communauté flamande». L'évolution des lois linguistiques tiendra compte de ces facteurs fondamentaux.

- Les germanophones

Après la Première Guerre mondiale, le traité de Versailles (1919) força la Prusse à céder à la Belgique les cantons germanophones d'Eupen et de Saint-Vith (ainsi que le territoire africain du Ruanda-Urundi, ancienne colonie allemande, qui fut placé sous mandat belge). La population germanophone allait auparavant être consultée en 1920. Lors d'une sorte de référendum, la population, majoritairement germanophone, préféra son rattachement à la Belgique plutôt qu'à ce qui était devenu l'Allemagne. Ainsi, une portion de territoire prussien (les cantons de l'Est) revint à la Belgique comme une sorte de compensation à l'invasion allemande. Les villes de Eupen, Malmedy, Saint-Vith et Moresnet furent rattachées à la Belgique, avec une population totale de 63 000 habitants. Dès lors, la langue allemande fit partie du patrimoine linguistique de la Belgique.

8 Le «compromis» de la partition linguistique

Après 1919, la grande majorité des Flamands souhaitèrent que le néerlandais fût utilisé réellement comme langue de l’Administration, de l’enseignement primaire et secondaire, ainsi que dans les universités. De là, le second «compromis» entre Wallons et Flamands: tracer une frontière linguistique à partir d’une question posée aux habitants sur leurs pratiques linguistiques lors des recensements décennaux.

8.1 Les régions linguistiques

La première loi linguistique de l'après-guerre fut celle du 31 juillet 1921. Cette loi s'appliquait à toute la Belgique pour la première fois. Elle réglementait l'usage des langues dans l'administration communale, provinciale, ainsi que dans l'administration centrale de l'État. Elle reconnaissait l'unilinguisme régional en créant trois régions linguistiques:

1) une partie flamande au nord (où le français pouvait encore être utilisé à certaines conditions);
2) une partie française au sud (sans néerlandais, malgré la présence importante des Flamands);
3) une partie bilingue (Bruxelles), alors que la grande majorité des Bruxellois parlaient le néerlandais.

L'arrêté royal du 27 janvier 1922, en application de cette loi, précisait que les dossiers relevant de la Flandre seraient dorénavant traités en néerlandais, et ceux relevant de la Wallonie en français par les administrations centrales de l'État. Dans les localités où il existait un bilinguisme de fait, les conseils municipaux pouvaient opter pour le français. Non seulement les communes bilingues de la Flandre deviendront francophones dans les faits, mais les communes flamandes de Wallonie le deviendront également. Ces exceptions déplairont souverainement aux Flamands.

Quant au bilinguisme de Bruxelles, il constituait une «victoire» pour les francophones, car ce statut donnait la possibilité de «grignoter» encore du terrain aux dépens des Flamands devenus minoritaires. La loi du 31 juillet 1921 devait servir à protéger les francophones, alors qu’aujourd’hui elle avantage les néerlandophones. Selon cette loi, la frontière linguistique devait évoluer à partir d’une consultation populaire lors des recensements décennaux. Par la suite, l'université de Gand devint exclusivement néerlandophone. L'arrêté royal du 27 janvier 1922, en application de la loi du 31 juillet 1921, stipula que les dossiers relevant de la Flandre seraient traités en néerlandais, et ceux relevant de la Wallonie en français par les administrations centrales de l'État. Mais il y avait des exceptions: le bilinguisme était obligatoire dans certains services dans les deux régions. En général, il s'agissait des communes où 20 % des citoyens en faisaient la demande. Ces exceptions déplurent aux Flamands, car toutes les communes bilingues, tant en Flandre qu'en Wallonie, optèrent exclusivement pour le français. La loi permettait ainsi aux francophones de «gruger», d'après les Flamands, le territoire flamand tous les dix ans.

Les pratiques linguistiques en vigueur dans l'ensemble de la Belgique démotivèrent les Flamands. Beaucoup ne crurent plus en l'État belge, comme en fait foi cette charte intitulée «Dix commandements du nationalisme flamand» (Tien bevelen van het Vlaamse nationalismus) :

Tien bevelen van het Vlaamse nationalismus

1. Gij zult geloven in enn Vaderland: Vlaanderen.

2. Gij zult alle Vlaamsche nationalisten als broeders beschouwen.

3. Gij zult Vlaanderen's zonen uit kerker en ballingschap helpen.

4. Gij zult alle Belgische partijpolitiek laten varen.

5. Gij zult Uw Volk waarschuwen tegen slechte herders, die met de belgische verdrukker samewerken.

6. Gij zult alle Belgicisten, ook de Vlaamsche, als vijanden van Vlaanderen beschowen.

7. Gij zult ter bevridijng van Uw vaderland alle doeltreffende hup aannemen.

8. Gij zult met at Uw krachten Vlaanderen's politieke zelfstandigheid bewerken.

9. Gij zult het Grootnederlansche streven bevorderen met woord en daad.

10. Gij zult België verzaken met al zijn pomperijen.

Dix commandements du nationalisme flamand

1. Tu croiras en une patrie: la Flandre.

2. Tu considéreras tous les nationalistes flamands comme des frères.

3. Tu aideras les fils de la Flandre à sortir de prison et d'exil.

4. Tu ne t'occuperas point de la politique partisane belge.

5. Tu mettras ton peuple en garde contre les mauvais bergers qui collaborent avec l'oppresseur belge.

6. Tu considèreras comme ennemis tous les belgicistes, y compris les Flamands.

7. Tu accepteras toute aide qui contribuera à la libération de ta patrie.

8. Tu travailleras de toutes tes forces à la réalisation de l'indépendance de la Flandre.

9. Tu poursuivras l'idée pan-néerlandaise tant avec la parole qu'avec l'action.

10. Tu renonceras à la Belgique et ses pompes.

La loi du 14 juillet 1932 prescrivit le néerlandais comme langue officielle de la Flandre, le français comme langue officielle de la Wallonie, tandis que, dans la région d'Eupen et de Saint-Vith (région germanophone), l'allemand n'était que toléré dans l'enseignement et dans certains domaines de la justice. Seule la ville de Bruxelles, enclavée en territoire flamand, fut déclarée bilingue (par la loi du 28 juin 1932). Le français et le néerlandais devinrent alors les deux langues co-officielles de l'État belge. La loi prescrivait l’unilinguisme extérieur (annonces, communications, etc.) en Flandre et en Wallonie, et le bilinguisme extérieur dans l’agglomération bruxelloise et dans toutes les communes des deux côtés de la frontière linguistique (statut de «bilinguisme externe»). Quand la majorité se déclarait d’une langue particulière, la commune devrait être administrée désormais dans cette langue (l’unilinguisme interne), et les annonces et communications dans la langue en question (l’unilinguisme externe).

Ainsi, dans nombre de communes en Flandre où l’administration et le fonctionnement n’étaient jusqu’à présent qu’en français, le néerlandais était introduit… pour la première fois depuis le temps de Guillaume Ier. Concernant les communications et annonces au public, la loi prescrivait les mesures qui suivent: quand il y avait 30 % des habitants qui déclaraient parler habituellement une autre langue, ceux-ci devaient être dans les deux langues (le bilinguisme externe). S’il y avait moins de 30 % d’allophones, l’unilinguisme externe était instauré. Dans les communes où 30 % se déclaraient d’une autre langue, aucun fonctionnaire ne pouvait exercer son mandat sans connaître l’autre langue, et le citoyen avait droit d’être servi dans la langue de son choix (le bilinguisme externe). Il s’agissait d’une sorte de «facilités» avant la lettre. De plus, il n'existait aucun moyen de contrôle, ni de sanctions en cas de non-observance des dispositions de la loi.

Ces mesures déclenchèrent de vivres polémiques, surtout parce que, les traductions des avis communaux n'étant pas interdites, elles ne s'appliquaient qu'en Flandre. Les Flamands exigèrent donc la suppression de ces traductions. Le gouvernement dut constamment interpeller les communes durant plus d'une décennie afin de faire respecter l'unilinguisme régional, ce qui démontre que la loi était peu respectée, surtout en Wallonie. Les lois linguistiques finirent par donner satisfaction aux Flamands, mais les francophones de Flandre et les Flamands de Wallonie furent laissés-pour-compte.

8.2 La fameuse frontière linguistique

À partir des années soixante, la vie politique fut dominée par le réveil des querelles communautaires entre Flamands et Wallons, ou entre Flamands et francophones bruxellois. Le compromis de la frontière linguistique évoluant au rythme des consultations populaires décennales ne convenait plus aux Flamands qui voyaient les francophones «agrandir» leur territoire de quelques kilomètres tous les dix ans. De là, est venu leur objectif d’établir une frontière linguistique définitive.

Le pays connut donc une autre période de revendications flamandes jusqu'à ce qu’une loi traçât définitivement la frontière linguistique en consacrant l'unilinguisme de la Flandre et celui de la Wallonie, de même que le bilinguisme de la région de Bruxelles-Capitale. La loi du 8 novembre 1962, qui entrait en vigueur le 1er septembre 1963, fixait définitivement la frontière linguistique entre la Flandre et la Wallonie, mais elle prévoyait aussi des «accommodements» pour les Flamands et les Wallons résidant dans les communes mixtes appelées «communes à facilités». En raison des problèmes reliés à la mauvaise crédibilité des recensements, ce ne sont pas ceux de 1930 et de 1947 (sans valeur scientifique) qui ont déterminé les communes à facilités, mais les études menées sur le terrain par le Centre Harmel: selon que la majorité s’était déclarée de langue néerlandaise ou française, la commune faisait partie de la Flandre ou de la Wallonie.

Ainsi, 24 communes flamandes (23 250 habitants) ont été détachées de leur province wallonne et rattachées à une province flamande ou à un arrondissement flamand dans la province du Brabant. De plus, 25 communes wallonnes (87 450 habitants) qui faisaient partie d’une province flamande ont été transférées à une province wallonne ou à un arrondissement wallon dans la province du Brabant. Le cas des Fourons (environ 5000 habitants) suscita des débats houleux au Parlement. Consultés par le Conseil provincial de Liège, les habitant se déclarèrent majoritairement en faveur de leur maintien dans la région de langue française avec des facilités pour les néerlandophones. Pendant que 15 000 Wallons manifestaient à Liège, plus de 50 000 Flamands défilaient à Bruxelles. Le Parlement trancha avec une majorité de 130 voix, mais seulement 20 Wallons et 13 Bruxellois s'étaient prononcés.

Ces décisions parurent contestables pour les francophones qui remirent en question la valeur scientifique des études, notamment dans les six communes des Fourons. Évidemment, par la suite, il y eut des tractations et des magouilles politiques. Néanmoins, en bout de ligne, la Belgique se trouvait dotée de deux zones officiellement unilingues: la Flandre néerlandaise au nord et la Wallonie francophone au sud. Et à ce sujet, les Flamands et les Wallons étaient d'accord!

8.3 Les communes à facilités de 1962

Soulignons que les textes juridiques belges qualifient toujours de «communes à régime linguistique spécial», ce que les citoyens ordinaires appellent généralement des «communes à facilités». Ces communes dites «à facilités» — juridiquement non reconnues en tant que communes bilingues — auraient été prévues pour faciliter l’intégration des francophones en Flandre et des Flamands en Wallonie. La loi du 8 novembre 1962 prévoyait cinq catégories de communes qui pourraient déroger à la règle de l’unilinguisme territorial (avec un minimum de 30 % de minorités) sans acquérir pour autant le statut de communes bilingues (sauf à Bruxelles). Les chiffres entre parenthèses indiquent le nombre de communes avant la fusion de 1978:

Communes
de langue
Facilités
pour les
Nombre
Communes
2000
Néerlandaise
francophones
12
(17)
Bever (Biévène)
Drogenbos
Herstappe
Kraainem (Crainhem)
Linkebeek
Mesen (Messines)
Sint-Genesius-Rode
(Rhode-Saint-Genèse)
Ronse (Renaix)
Spiere-Helkijn
(Espierre-Helchin)
Voeren (Fourons)
Wemmel
Wezembeek-Oppem

1 980
4 693
85
12 692
4 752
964
17 998

23 849
1 858

4 315
13 932
13 622

Française
néerlandophones
4
(13)
Comines (Komen)
Enghien (Edingen)
Flobecq (Vloesberg)
Mouscron (Moeskroen)
17 564
10 863
3 194
52 492
Française
germanophones
2
(6)
Malmedy (Malmünd)
Waimes (Weismes)
11 149
6 503
Allemande
francophones
9
(25)
Amel (Amblève)
Büllingen (Bulange)
Bütgenbach (Butgenbach)
Burg-Reuland
Eupen
Kelmis (la Calamine)
Lontzen
Raeren
Sankt-Vith (Saint-Vith)
5 069
5 287
5 550
3 787
17 516
10 121
5 010
9 550
8 941
Française
néerlandophones
et germanophones
3
(9)
Baelen (Balen)
Plombières (Bleiberg)
Welkenraedt (Welkenraat)
3 852
9 361
8 801

Au plan géographique, il est possible de résumer ces communes en trois types:

1) Les six communes de la périphérie bruxelloise: Kraainem/Crainhem; Drogenbos; Linkebeek; Sint-Genesius-Rode / Rhode-Saint-Genèse; Wemmel; Wezembeek-Oppem.

2) Les dix communes de la «frontière linguistique» dont six en Flandre avec facilités en français (Mesen / Messines; Spiere-Helkijn / Espierres-Helchin; Ronse / Renaix; Bever / Biévène; Herstappe; Voeren / Fourons) et quatre en Wallonie avec facilités en néerlandais (Comines / Komen; Mouscron / Moeskroen; Flobecq / Vloesberg; Enghien / Edingen).

3) Les communes malmédiennes avec facilités limitées en allemand.

Le rapport de Pierre Harmel était bilingue: à droite le texte français, à gauche le texte néerlandais, les deux versions ayant la même valeur juridique. Les conclusions de la «section politique» (le Centre était divisé en trois sections qui traitaient des problèmes spécifiques: une «section politique», une «section culturelle» et une «section économique») furent les suivantes:

1) Il existe au sein de la nation belge deux communautés culturelles et linguistiques: la communauté wallonne et la communauté flamande;

2) Ces deux communautés sont homogènes et ce caractère doit être respecté. Les Flamands qui s’établissent en Wallonie, et les Wallons qui s’établissent en Flandre doivent s’adapter au milieu;

3) Par voie de conséquence, tout organisme public ou institutionnel privé remplissant une mission d’intérêt public, doit être, en principe, français en Wallonie, et néerlandais en Flandre;

4) L’agglomération bruxelloise doit être le bien commun de la communauté wallonne et de la communauté flamande. Wallons et Flamands doivent y jouir de droits culturels égaux. Leur individualité doit y être respectée et les moyens doivent leur être donnés de la maintenir et de la développer. (Chapitre III, F – c, § I, p. 266).

Les conclusions de la «section culturelle» (Chapitre I, p. 309) sont les suivantes:

1) Les principes ont fait l’objet d’un accord unanime de ses membres et peuvent se résumer comme suit:

2) Il existe en Belgique deux communautés culturelles : la communauté wallonne et la communauté flamande;

3) La première est de langue française, la seconde de langue néerlandaise;

4) Les deux communautés doivent être homogènes : en aucun cas, l’État ne saurait encourager la constitution ou le maintien de minorités linguistiques dans l’une ou l’autre communauté;

5) Il n’existe pas de communauté culturelle bruxelloise;

6) Il existe cependant une entité bruxelloise, bien commun des deux communautés culturelles, dans laquelle Wallons et Flamands doivent pouvoir conserver leurs caractères propres.

Ces principes sont repris à la page suivante (p. 310):

1) La communauté wallonne et la communauté flamande doivent être homogènes. Les Flamands qui s’établissent en Wallonie et les Wallons qui s’établissent en Flandre doivent être résorbés par le milieu. L’élément personnel et ainsi sacrifié au profit de l’élément territorial;

2) Par voie de conséquence, tout l’appareil culturel doit être français en Wallonie et néerlandais en Flandre;

3) La communauté wallonne et la communauté flamande doivent conserver les enfants nés respectivement en Wallonie et en Flandre et émigrés à Bruxelles, de même que ceux qui sont nés à Bruxelles de parents originaires de Wallonie et de Flandre. Dans la capitale, l’élément personnel doit l’emporter sur l’élément territorial.

On espérait que les minorités s’assimileraient et que les problèmes se résoudraient d’eux-mêmes après plusieurs années, mais ce ne fut guère le cas.

L'endiguement de la langue française, tant souhaité par les Flamands, sembla alors acquis, mais le conflit linguistique rebondit en 1968 à propos de l'Université catholique de Louvain, demeurée bilingue et pas encore néerlandisée. De violentes manifestations exigèrent le départ des francophones aux cris de Walen buiten («Wallons dehors») et de Leuven Vlaams («Louvain aux Flamands»). Dans les années soixante-dix, les Québécois, eux, criaient «le Québec aux Québécois». Rappelons qu’au cours de ces années tumultueuses des étudiants francophones invitaient à Louvain un ancien premier ministre, le Wallon Duvieusart, qui défendait dans ses discours le statut bilingue de Louvain et osait y déclarer «Un Wallon qui apprend le flamand est un Wallon dénaturé»; que ces étudiants chantaient la Marseillaise sur le balcon de la mairie de Louvain; que des professeurs francophones demandaient la fondation des écoles secondaires en français à Louvain. Pour les Flamands, il s’agissait là de provocations, et ceci, très peu de temps après la fixation de la frontière linguistique. Finalement, l’université de Louvain fut coupée en deux et sa composante française déménagea dans la province du Brabant wallon: ce fut la création de l'Université de Louvain-la-Neuve. Le clivage entre les deux communautés gagna ensuite les formations politiques traditionnelles qui éclatèrent. Vraiment, on peut se demander qui a répandu cette fameuse légende du désormais célèbre «compromis belge».

9 La partition territoriale des langues de 1970

Sous la pression tant des Flamands que des Wallons, l'idée s'imposa qu'il fallait modifier de façon fondamentale les structures politiques de la Belgique. Toutefois, il a fallu attendre les réformes constitutionnelles de 1970-1971 et celles de 1980 pour transformer la Belgique en un État communautaire et régionalisé, puis celles du 1er janvier 1989 et du 15 février 1994 pour en faire un État fédéral. Mais les Wallons et les Flamands durent batailler ferme pour fédéraliser la Belgique, contre les velléités centralisatrices de la part des francophones de Bruxelles.

En 1970, le Parlement fédéral marquait son accord sur le texte de la Constitution révisée. On établit d’abord les quatre régions linguistique (Titre I, article 3bis), ensuite les trois communautés culturelles (Titre III) et, pour finir, les trois régions (chapitre IIIter). La Constitution révisée déterminait aussi les compétences des Communautés linguistiques (section III, article 59, § 2 et 3).

La Belgique a donc été partagée en trois communautés (française, flamande et allemande) et trois régions (Région wallonne, Région flamande et Région bruxelloise).