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La chanson dormoire : Le Ptit Quinquin
- Hymne du Nord

Le p'tit quinquin, l'canchon dormoire
paroles et musique 1853
d'Alexandre Desrousseaux 1820-1892
refrain :
Dors min p'tit quinquin
Min p'tit pouchin
Min gros rogin
Te m'feras du chagrin
si té n'dors point ch'qu'à d'main
Ainsi l'aute jour eune pauf' dintelière
In amiclotant sin p'tit garchon
Qui d'pis tros quarts d'heures n'faijot que d'braire
Tâchot d'l'indormir par eune canchon
Elle li dijot "min narcisse
D'main t'aras du pain d'épice,
Du chuque à gogo
Si qu't'es sache et qu'te fais dodo."
refrain
Et si te’m’laiches faire eune bonne semaine
J’irai dégager tin biau sarrau
Tin patalon d’drap, tin gilet d’laine,
Comm’un p’tit Milord te s’ras faraud !
J’t’acatrai, l’jour d’eul’ducasse
Un polichinelle cocasse
Un turlututu
Pour juer l’air du capieau pointu
refrain
Nous irons dins l'cour, Jeannette-à-Vaques
Vir les marionnettes comme te riras
Quind t'indindras dire un doupe pou Jacques
Par l'polichinelle qui parle maga
Té li mettras dins s'menotte
Au lieu d’doupes un rond d'carotte
Il t'dira merci
Parce comme nous arot du plaisi !
refrain
Et si par hasard sin maîte i s’fâche,
Ch’est alors Narcisse que nous rirons
Sans n’avoir invie, j’prindrai m’n’air mache
J’li dirai sin nom et ses surnoms
J’li dirai des fariboles
I m’in répondra des drôles
Infin un chacun
Verra deux pestaques au lieu d’un
refrain
Alors serre tes yux, dors min bonhomme
J'vas dire eun'prière à p'tit Jésus
Pou qu’i vienne ichi, pindint tin somme
T'faire rêver qu'j'ai les mains pleines d'écus
Pou qu'i t'apporte eune coquile
Avec du chirop qui guile
Tout l'long d’tin minton
T'eut'pourléqueras tros heures du long
refrain
L’mos qui vient, d’Saint-Nicolas ch’est l’fête
Pour sûr au soir i viendra t’trouver
I t’f’ra un sermon et t’laich’ra mette
In-d’sous du ballot un grand painier
I l’rimplira si t’es sach’
D’sait-quoi qui t’rindront bénache
Sans cha sin baudet
T’invoira un grand martinet
refrain
Ni les marionnettes, ni l’pain d’épice
N’ont produit d’effet; mais l’martinet
A vite rappajé eul’p’tit Narcisse
Qui craignot d’vir arriver l’baudet
Il a dit s’canchon dormoir
S’mère l’a mis dins s’n’ochennoire
A r’pris sin coussin
Et répété vingt fos ch’refrain
refrain


Chanson en mp3
- Raoul de Godewarsvelde - le p'tit quinquin
Le p'tit
quinquin en midi (.mid)
Partition
(format PDF)
Extrait du refrain
Pour comprendre la chanson
La chanson de DESROUSSEAUX est écrite en patois
du Nord, avec des variantes purement lilloise.
Quelques mots essentiels :
- acatrai :
achèterai
- air mache : air méchant
- amicloter : langer
- bénache : heureux
- braire : pleurer
- burguet : sorte de trottoir
- canchon : chanson
- capieau : chapeau
- (du) chirop qui guile : du
sirop qui coule
- Chuc : sucre et, par extension
des bonsbons
- Coquile : brioche
- Dégager : aller chercher
au Mont-de-piété
- Dijot : disait
- Doupe : sou
- Ducasse : fête foraine.
Terme provenant du moyen-âge signifiant à l’origine
dédicace (fête religieuse)
- Ichi : ici
- Juer : jouer
- Maîte : maître
- Mos : mois
- Ochennoire : berceau
- Parler magas : paler mal
- pasquille : récit en vers,
de longueur moyenne, à caractère facétieux
- Pindint : pendant
- Plaisi : plaisir
- Porichinelle : polichinelle
- Quinquin : enfant (aussi le
sexe de l’homme)
- Rappajer : calmer
- Rojin : raisin , mais aussi
jolie fille ou enfant
- Se pourléquer : se pourlécher
- Vaques : vaches
- Vir : voir
- Yux : yeux
Le petit quinquin en français
Il est intéressant de le traduire totalement parce que je crois
que l'on comprend vraiment que ce n'est pas une chanson gaie.
La pauvre dentellière disait "j'irai dégager ton
beau sarrau..", c'est que le vêtement est au mont de piété.
Au 19ème siècle la misère du monde ouvrier ne se
limite pas dans la région aux mines décrites par Zola
dans Germinal.
Hommage aux dentellières
Refrain :
Dors mon petit bébé
Mon petit poussin
Mon gros raisin
Tu me feras du chagrin
Si tu ne dors pas jusqu'à demain
Ainsi l'autre jour une pauvre dentellière
En berçant son petit garçon
Qui depuis trois quarts d'heure pleurait sans arrêt
Tachait de l'endormir avec une chanson
Elle lui disait mon petit Narcisse
Demain tu auras du pain d'épice
Du sucre à gogo
Si tu es sage et que tu fais dodo
refrain
Et si tu me laisses faire une bonne semaine
J'irai dégager ton beau sarrau
Ton pantalon de drap ton gilet de laine
Comme un petit milord tu seras faraud
Je t'achèterai le jour de la fête paroissiale
Un polichinelle cocasse
Un turlututu
Pour jouer l'air du chapeau pointu
refrain
Nous irons dans la cour de Jeannette aux vaches
Voir les marionnettes comme tu riras
Quand tu entendras dire un sou pour Jacques
Par le polichinelle qui parle mal
Tu lui mettras dans sa menotte
Au lieu d'un sou un rond de carotte
Il te dira merci
Pense comme nous aurons du plaisir
refrain
Et si par hasard son maître se fâche
C'est alors Narcisse que nous rirons
Sans en avoir envie je prendrai mon air méchant
Je lui dirai son nom et ses surnoms
Je lui dirai des fariboles
Il m'en répondra des drôles
Enfin chacun
Verra deux spectacles au lieu d'un
refrain
Alors serres tes yeux, dors mon bonhomme
Je vais dire une prière au petit Jésus
Pour qu'il vienne ici pendant ton sommeil
Te faire rêver que j'ai les mains pleines d'écus
Pour qu'il t'apporte un gâteau
Avec du sirop qui coule
Tout le long de ton menton
Tu te pourlècheras durant trois heures
refrain
Le mois prochain, c'est la fête de Saint Nicolas
C'est sûr le soir il viendra te trouver
Il te fera un sermon et te laissera mettre
En dessous de la cheminée un grand panier
Il le remplira si tu es sage
De je ne sais quoi qui te rendront heureux
Sinon son âne t'enverra un grand martinet
refrain
Ni les marionnettes, ni le pain d'épice
N'ont produit d'effet, mais le martinet
A vite calmé le petit Narcisse
Qui craignait de voir arriver l'âne
Il a dit sa chanson dormoire
Sa mère l'a mis dans son berceau
A repris son coussin
Et répété vingt fois le refrain
Alexandre DESROUSSEAUX 1820-1892
C’était le père du P’tit
Quinquin
De Yves SMAGUE de la Voix du
Nord
''dors, min p'tit bradé, dors...''. Dans la cour
Jeannette-à-vaches, à Lille, les parois sont minces. Un
jeune employé ne perd rien des efforts de sa dentellière
de voisine pour endormir son bébé. Alexandre DESROUSSEAUX
rentre de sept ans de service militaire. Son père est mort entre-temps
et sa mère a quitté la rue Saint Sauveur, où il
est né en 1820, pour un petit logis.
‘’Si te m’laich faire eun’ bonne semaine,
on ira à l’ducasse’’, poursuit la dentellière.
La misère des petites gens, DESROUSSEAUX la connaît. Son
père, ouvrier, courait les bals avec son violon pour arrondir
les fins de mois. Lui-même est entré en apprentissage à
6 ans chez un tisserand de Mons en Baroeul qui lui a appris à
lire et à écrire. Au retour de l’armée, DESROUSSEAUX
a trouvé un poste d’employé surnuméraire
au mont-de-piété. Il y voit défilé toute
la misère de Lille. Il s’en souviendra.
‘’Dors min p’tit quinquin, laiche me finir m’nouvrache,
te veux bin ?’’ La jeune dentellière berce
son enfant. DESROUSSEAUX écrit : son inspiration, il l’a
toujours puisée dans la vie quotidienne des petites gens.
Le peuple le pleure
A 15 ans, il se met à écrire à la
manière de BRÛLE-MAISON, le chansonnier lillois qu’il
admire. A 18 ans, il édite un recueil de quatre chansons en patois
qu’on s’arrache au carnaval de 1838. Depuis, il en a publié
des dizaines. Certaines, telle ‘’Le spectacle gratis’’,
sont devenues très populaires.
‘’si t’es sache, on ira vir Saint-Nicolas et sin
âne’’, poursuit , de l’autre côté
de la paroi, la jeune femme. D’ordinaire, Alexandre plaque ses
textes sur des airs connus. Cette fois, il prend son violon et compose
sa première musique.
Curieusement, il ne va pas chanter ‘’Le P’tit
Quinquin’’ que quelques années plus tard.
Le succès est immédiat. Sa vie change. La mairie, pour
le garder à Lille, l’embauche. Il grimpe les échelons
et finit, en 1873, chef de l’octroi. Il mène alors la vie
d’un petit bourgeois de son temps.
Qu’importe, son œuvre est derrière lui. Des cabarets
ont pris pour enseigne les titres de ses chansons. Des crayons, des
pipes, des gâteaux reproduisent Le P’tit Quinquin.
Les soldats nordistes le chantent en partant au combat en 1870.
Le patois tombait dans l’oubli, DESROUSSEAUX lui a redonné
de la vigueur et une grammaire. On le médaille de partout. En
1892, tout le peuple du Nord le pleure. Lui est resté humble
jusqu’au bout. De ses chansons, il disait : ‘’Vous
aurez pour bibliothèque la mémoire de l’ouvrier’’.
Article tiré de la Voix du Nord.
Sa maison rasée en 1968
De Jean-Marie DUHAMEL de la
Voix du Nord
En 1853, quand DESROUSSEAUX chante ‘’Le
P’tit Quinquin’’ pour la première fois.
Lille est encore cette ville d’Ancien Régime aux six paroisses,
ceinte de remparts, sans espaces verts.
Le développement de la révolution industrielle dans le
première moitié du siècle, et les travaux haussmaniens
entamés à Paris, conduisent les autorités à
envisager une extension devenue indispensable. D’autant que la
vie est difficile. ‘’La crise des années précédant
1848 avait été terrible à Lille : sur plusieurs
années, on enregistre plus de morts que de naissances ‘’
explique l’historien Pierre PIERRARD. En 1858, deux décrets
de Napoléon III dégagent la ville de son enclave, avec
le rattachement des communes de Moulins, Wazemmes, Esquermes, Fives,
Saint-Maurice-des-champs.
En quelques années, Lille double sa population, qui passe de
75000 à 150000 habitants (chiffre de 1872) !
La maison natale de DESROUSSEAUX survit à l’extension industrielle
et à deux guerres. Elle sera détruite en 1968, quand on
rasera le quartier Saint-Sauveur, ses taudis mais aussi ses témoignages
de l’histoire.

Le P’tit Quinquin a 150 ans (1853 –
2003)
Depuis la publication de ses livres majeurs consacrée
à La vie ouvrière à Lille sous le Second Empire
(1965) puis aux Chansons en patois de Lille sous le Second Empire (1966),
l’historien Pierre PIERRARD est sans doute celui qui connaît
le mieux Alexandre DESROUSSEAUX et sa Canchon dormoire, Le P’tit
Quinquin
- Que sait-on de la première ‘’audition
publique’’ du ‘’P’tit Quinquin’’ ?
‘’C’était à l’auberge
La Ville d’Ostende, tenue par la veuve Deldicque, au coin des
rues de Gand et d’Ostende à Lille. Alexandre Desrousseaux
participait sans doute à une assemblée de joyeux célibataires
– il ne se mariera que trois ans plus tard. On raconte qu’il
avait emprunté une poupée à une petite fille pour
mimer la chanson qu’il interpréta de sa belle voix qui
a tant marqué ceux qui l’ont connu.’’
- Cette chanson va très vite connaître
le succès. A quoi l’attribuer ?
‘’C’est ce que j’ai envie d’appeler
la rencontre miraculeuse entre une chose vue, genre scène populaire,
et une mélodie – écrite par lui-même, ce qui
est plutôt rare pour un chansonnier -, qui ne tombe jamais dans
le misérabilisme. Comme on a le manuscrit, on sait que Desrousseaux
l’a conçue comme une berceuse, un air à la fois
léger, tendre, pudique, à l’image de la chanson.
A l’évidence, Desrousseaux met en mots et en musique ses
propres souvenirs. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi des musiciens
habiles sont parvenus à la transformer en marche militaire notamment
pour le 43ème de Lille !’’
- Qui est Desrousseaux à l’époque ?
‘’Il est né en 1820 dans une famille
de musiciens pauvres, sixième de sept enfants dont quatre sont
morts en bas âge. Son père, ‘’violoneux’’,
a fait les guerres de la Révolution, sa mère est dentellière,
de ces ouvrières qui étaient pauvres parmi les pauvres.
L’existence, cour Jeannette à Vaches, dans le quartier
Saint-Sauveur, où il va vivre plus de vingt ans avec sa mère
devenue veuve, est particulièrement rude. Pour ceux qui habitent
dans ses masures sombres et insalubres, dira Blanqui, le théoricien
de la révolution, le jour se lève une heure plus tard
et se couche une heure plus tôt que pour les autres.
Après sept ans d’armée, il va intégrer l’administration
municipale et grimper dans l’échelle sociale. A la fin
des années cinquante, il gagne bien sa vie, menant une vie de
petit bourgeois.’’
- Grâce à la chanson ?
‘’Il en écrit plus de quatre cents,
parmi lesquelles plusieurs petits chefs-d’œuvre, même
s’ils sont moins connus que la ‘’Canchon dormoire’’.
Toutes évoquent Lille et ses populations, qu’il connaissait
parfaitement. Très rapidement, le Lillois vont se retrouver dans
‘’Le P’tit Quinquin’’, dans l’évocation
de l’enfant avec sa mère, de la chaleur de l’intimité
familiale, notamment chez les gens du Nord. Nul doute que la musique
l’ait sauvé : il a pu l’apprendre grâce
aux cours gratuits du conservatoire, puis la pratiquer durant son service
militaire.’’
- L’autre recette du succès vient
sans doute du patois ?
‘’Branche du picard, le patois avait été
menacé par la Révolution, soucieuse d’unifier la
nation autour de la langue française. C’est lui, Desrousseaux,
qui en rétablit les règles. Cest sans doute, en partie,
grâce à lui que le patois est parvenu jusqu’à
nous. Son époque, qui lui fera des obsèques grandioses
en 1892, l’avait bien compris. Quand, avec Simons, nous avons
préparé en 1970 les cent cinquante ans de la naissance
de Desrousseaux, nous avons retrouvé une quinzaine d’albums
de photos et d’articles du temps évoquant la célébrité
du ‘’P’tit Quinquin’’ et de son auteur.’’
- Une célébrité et une
longévité étonnantes…
‘’Les régiments lillois (le 46ème
puis le 43ème) ont chanté ‘’Le P’tit
Quinquin’’, sans doute dès la guerre de Crimée
(1853-1856), puis en 1870 et durant la guerre de 1914-1918. La chanson
a été reprise par les très anciennes sociétés
bachiques, relayées aujourd’hui par les associations de
gens du Nord, telle Les P’tits Quinquins de Paris, qui organisent
des colonies de vacances. Sans oublier les bonbons du P’tit Quinquin,
la publicité, les disques, évidemment, avec Line Dariel
et Simons. Sans oublier, non plus, qu’une autre Line, Line Renaud,
l’a chantée devant le président Vincent Auriol.
Sans oublier, enfin, le surnom donné à l’ancien
maire de Lille, Pierre Mauroy.
Une extraordinaire postérité, en vérité,
qui risque peut-être de se perdre avec les jeunes générations.
Mais cette chanson est bien devenue l’hymne des gens du Nord.
C’est notre Marseillaise à nous !’’
Propos recueillis auprès de Pierre
PIERRARD par Jean-Marie DUHAMEL de la Voix du Nord
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