II LES ANNALES ou le déroulement
heurté de cette histoire.
Le projet est une chose. Mais comment a-t-il été
vécu dans la suite des temps ? Un texte de Vatican II sur l’Eglise
dans le monde de ce temps pourrait être étendu à
tout le temps de cette présebce des Sœurs à Seclin
depuis 750 ans.
‘’Les joies et les espoirs, les tristesses
et les angoisses des hommes (et des femmes) de ce temps, des pauvres
surtout de tous ceux qui souffrent sont aussi les joies et les espoirs,
les tristesses et les angoisses des disciples du Christ ; et il n(est
rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur.
Disons, si vous le voulez bien, en un langage plus augustinien,
que les sœurs appartiennent tout aussi bien aux tristesses et aux
joies de la cité des hommes qu’aux angoisses et aux espoirs
de la Cité de Dieu ( la cité de Dieu ayant un sens beaucoup
plus large que l’Eglise institutionnelle pour Augustin).
1
– L’appartenance des Sœurs à la cité
des hommes
Retracer cet historique, ne serait - ce qu’à
grands traits, serait une gageure en si peu de temps. Mais on peut essayer
de mettre le doigt sur les différents et graves problèmes
auxquels les Sœurs ont du s’affronter au cours des temps.
Car ce serait une illusion de penser que dans la succession des siècles
la Communauté des Sœurs n’a fait qur croître
et embellir. Sans cesse les Sœurs ont été affrontées
aux pires difficultés et les tracas sont venus de partout au
cours es âges. Elles-mêmes ont été plusieurs
fois remises en question, aussi bien par l’Evêque de Tournai,
Michel Desne, que par l’Empereur Charles – Quint.
Le projet était sans doute trop beau pour pouvoir
être pratiqué tel quel au fur et à mesure des siècles
écoulés. Voyons, si vous le voulez, la source des difficultés
échelonnées au cours des siècles et la réponse
permanente des Sœurs aux défis de l’histoire.
La source
des difficultés chroniques :
· Il y a d’abord les difficultés
venant de la restriction du nombre des sœurs. C’est en effet
une intention expresse de la Fondatrice. Il faut recevoir le maximum
de personnes avec le minimum de sœurs : telle est le consigne formelle.
Voici ce que dit Jeanne pour l’hospice Comtesse, mais Marguerite
ne fera que l’entériner pour celui de Seclin.
· ‘’Je veux que l’on ne prenne que le plus
petit nombre de personnes, principalement Frères et Sœurs
nécessaire pour le service des pauvres. Que l’intention
de ceux qui auront la direction de l’hôpital soit avant
tout le plus possible de pauvres malades gardant le lit et de le faire
de bonne grâce en s’efforçant de pouvoir charitablement
à leurs besoins pour l’Amour de Jésus Christ’’.
· Voici ce que dit Marguerite le 15 Octobre 1248 à son
tour : elle recommande de n’introduire à l’hôpital
de Seclin ‘’que le plus petit nombre de personne pour le
service de la Maison et surtout de n’y admettre que le nombre
de Frères et Sœurs nécessaire à la tenue de
l’établissement’’.
· Les sœurs au début sont huit. Puis leur nombre
varie de 6 à 10 jusqu’au XVIème siècle. Bientôt
elles seront entre 13 et 20. Mais l’hôpital entre temps
s’était agrandi et les Frères avaient disparu. La
communauté n’était jamais libre de se recruter autant
qu’elle voulait. Il fallait toujours attendre le décès
d’une sœur pour la remplacer par une novice. Cela ne fait
que rendre plus extraordinaire la présence séculaire des
Sœurs !
· Il y a ensuite la difficulté du service rendu par les
sœurs à une clientèle souvent peu ragoûtante.
Un texte du chanoine augustinien Jacques de Vitry, qui à partir
d’Oignies a visité tous les hôpitaux de Flandre à
cette époque tenus par les Frères et les Sœurs Augustines,
nous parle crûment de leurs soins hospitaliers. En nous parlant
des malades qui dans leurs lits se trouvent comme dans une chapelle,
il nous dit au sujet des Frères et des Sœurs : ‘’
Ces ministres du Christ, sobres et exigeants avec eux-mêmes, sont
débordants de tendresse et de miséricorde envers les pauvres
et les infirmes, leur administrant sans tarder et volontiers tout ce
qui est nécessaire selon les possibilités. Ils supportent
pour le Christ de telles immondices de la part des malades ou de la
part de ceux qui sentent mauvais, des écœurements presque
intolérables en se faisant violence à eux-mêmes,
qu’on ne peut les comparer pour ce genre de pénitence à
aucune autre ascèse ou mortification si ce n’est au martyre’’.
· Outre les difficultés sans cesse renaissantes de gestion
dont les Sœurs n’étaient pas toujours directement
responsables, il y a eu les difficultés inévitables avec
certains Maîtres profiteurs, avec les visiteurs canoniques, avec
les docteurs ou chirurgiens pour l ‘administration des soins.
Mais il est un point sur lequel jamais les sœurs n’ont tergiversé.
Elles ont toujours résisté aux décisions de visiteurs
canoniques, ou des échevins de Lille ou des prévôts
de Seclin qui voulaient à plusieurs reprises nommer un prieur,
une prieure ou un aumônier contraires à leur choix. Elles
ont toujours refusé d’avoir pour Maître ou au mônier
un Cistercien de Loos ou un Chanoine de Seclin ou de Lille.. Toujours
elles ont réclamé un chanoine augustinien de l’Abbaye
de Cysoing, de Phalempin ou de Théouanne. Et bien sûr,
elles ont toujours eu gain de cause, même devant l’Archiduc
d’Autriche, jusqu’à la révolution. Mais on
ne sait que trop bien en ce qui concerne ces religieuses ; ‘’
Ce que femme veut, Dieu le veut !’’ . mais il y aura aussi
de plus en plus de difficultés par la suite de l’encombrement
des résidents. La capacité d’accueil n’a sans
doute pas dépassé 20 lits dans les débuts. Parfois
26 lits à partir du XVème siècle ; mais il faut
savoir aussi qu’on n’hésitait pas à mettre
deux ou même trois malades par lit quand le besoin était,
sans souci de la contagion dont on n’avait pas encore pris conscience,
mais partout pour que les malades aient plus chaud, car on n’avait
qu’un chariot à braises qu’on promenait pour réchauffer
la salle tant bien que mal.
· Cette population de malades s’accroissait dangereusement
en période d’épidémie (peste ou choléra).
Mais la plus dramatique, ce furent les périodes de guerres. Au
siège de Lille Par Louis XIV, 500 blessés sont soignés
à Seclin en 1667. En 1669 le chiffre s’élève
à 800 malades. En 1745, après le bataille de Fontenoy,
263 soldats sont soignés ; en 1815, après Waterloo, les
soldats français, puis les anglais, puis les saxons sont hébergés
à l’hôpital Saxon de Seclin (c’est le nom donné
à l’hôpital). En 1870, en 1914, en 1939, l’hôpital
de Seclin soigne bien civils que militaires, quelle que soit leur nationalité,
ami ou ennemi : un blessé est toujours sacré. C’est
l’esprit des origines toujours actualisé.
· De toutes le difficultés, politiques cette fois, dues
aux différents régimes, tous féconds en tracasserie
de toutes sortes, qu’il s’agisse de la domination Hispano
– Flamande, du Comté de Bourgogne, de l’ Empire Austro
– Hongrois, de la Royauté Française, des différentes
républiques, je n’épinglerai que la période
de la Révolution Française.
Tout commence pour les Sœurs le 13 février
1790 : Les Sœurs furent spoliées de tout ce qui était
à leur usage et l’hôpital devint hospice civil s’adjugeant
tout ce qui était même possession depuis cette date. Le
15 août 1792, défense est faite aux Sœurs de porter
l’habit religieux ; elles sont réduites à l’état
laïc. En 1793, obligation est faite de prêter serment à
l’ Etat Républicain. Elles doivent faire le renouvellement
de leur profession d’hospitalières devant l’officier
d’état civil, en vertu de quoi elles reconnaissent librement
que l’ Etat peut disposer d’elles à son gré.
Cette fois les sœurs ne purent admettre. Aussitôt elles furent
congédiées et quittèrent l’hôpital
en étant déchues de leur fonction et privées de
tout subside ou pension. D’un trait cinq siècles et demi
de service étaient effacés ! Grâce à Dieu,
les sœurs de Seclin à la différence des sœurs
d’autres hôpitaux, échappèrent au bannissement,
à l’exil, à la prison ou à la guillotine.
Mais 8 ans plus tard, le 17 février 1802, voilà
ce qu’écrit le Préfet du Nord : ‘’Ces
généreuses femmes sont encore disposées à
rendre tous les services dont elles sont capables. Elles n’attendent
que le rappel de l’autorité. Mon attention est de profiter
de ces heureuses dispositions’’.
L’économe laïc de Seclin, Monsieur
THUILLIER, obtient le retour de 7 religieuses en civil : ‘’l’hôpital
sans les sœurs avait perdu son âme’’, dit-il
équitablement. En 1810, elles purent à nouveau porter
l’habit religieux. L’Empire approuve les statuts donnés
par l’Evêque de Cambrai. Les sœurs font alors profession
pour 5 ans devant un officier d’état civil, mais Napoléon
leur interdit de disposer de leurs biens éventuels en faveur
des pauvres. En dépit de leur vœu de pauvreté (qu’elles
continuèrent de pratiquer au fort interne), elles furent obligées
de posséder leurs petits biens personnels au nom même de
la liberté. Comprenne qui pourra !
Mais bientôt, en 1845, par la volonté du
Ministre d’ Etat PORTALIS, bientôt relayée par celle
du Préfet du Nord et ratifiée par Monseigneur GIRAUD,
Archevêque de Cambrai, la communauté de Seclin devenait
partie intégrante de la nouvelle congrégation d’Augustines
hospitalières dont le siège de la Maison mère est
aujourd’hui à Saint Amand les Eaux.
Mais l’ Etat Français avait aussi retenu
qu’il ne perdait pas au change. Le profit financier n’était
pas non plus à exclure. Depuis le Moyen – Age, on avait
appris qu’une Sœur coûtait moins cher à la collectivité
qu’une employée laïque. On leur accordait pudiquement
l’indemnité vestimentaire modique, quelles que soient leurs
responsabilités ou leurs années de service.
La réponse
permanente des Sœurs
Devant cet amoncellement de difficultés, les Sœurs
ont toujours apporté la même réponse qui demeure
aujourd’hui un témoignage pour l’enjeu de notre civilisation.
A toutes les époques de l’histoire les Sœurs vont
être les charnières d’une transition toujours nouvelle
entre le monde des pauvres, l’Eglise et la société.
Le monde
sans cesse changeant des pauvres
Au point de départ il y a toujours le monde des
pauvres qui change constamment de visage au cours des siècles.
Jusqu’aujourd’hui encore les Sœurs ont toujours eu
à faire avec des gens démolis par la vie dans un monde
cassé. Tout se passe comme si à chaque époque une
volonté de progrès s’emparait tour à tour
du pouvoir de la cité, qu’il s’agisse tout ensemble
une volonté économique, social ou politique : tantôt
ces pouvoirs sont aux mains des nobles (comtes et barons), tantôt
aux mains de échevins ou baillis, tantôt des bourgeois
(petits et grands), tantôt des patrons industriels et des chevaliers
d’industrie, tantôt des banquiers et financiers. Chaque
vague de progrès laisse une écume de miséreux,
puis de manants ou de serfs ; puis des va - nus pieds, puis des mendiants,
puis des prolétaires, puis des exclus, puis des chômeurs
ou de petits porteurs ruinés, puis enfin la foule anonyme des
sans – papiers, des sans – emploi, des sans – logis
! Telle est la donnée de base aux multiples visages.
Leur éminente
dignité pour les Sœurs dans l’Eglise
Sur tous ces démunis toujours renouvelés
et toujours refoulés à la frange de la société,
comme étant la rançon inévitable du progrès,
en vertu duquel les riches deviennent de plus en plus riches et les
pauvres de plus en plus pauvres, le regard miséricordieux des
Frères et des Sœurs va appeler les démunis d’un
nom qui est proprement évangélique : ce sont les pauvres,
c’est à dire cette portion de la population placée
dans l’incapacité de gagner sa vie ; ils ne sont pas toujours
saints pour autant ; mais ils seront sacrés pour les Sœurs,
sans même qu’il s’en rendent compte, surtout s’ils
sont besogneux ou malades. Car les Sœurs subissent toujours le
contre coup des malheurs de l’histoire qui affectent ceux qu’elles
hébergent. Le soin des pauvres crée un malaise dans l’Eglise
à laquelle les Sœurs rappellent constamment cette éminente
dignité des pauvres qui ne sont l’écume d’un
monde en progrès, mais le cœur même de l’Eglise
du Christ dans un monde refroidi.
Les Sœurs
sans cesse dérangeantes pour la société
La société finalement assume cette responsabilité
des pauvres dans un progrès social. La Maison – Dieu de
jadis est devenue au fur et à mesure une cité qui s’efforce
d’être de plus en plus hospitalière. L’ Etat
a finalement rattrapé l’Eglise en démultipliant
les services, les compétences, les organismes. Mais les soeurs
sont toujours là pour rappeler qu’un dépassement
est toujours possible. Car ça ne tourne jamais rond ! Toujours
il y a de nouvelles maladies, de nouveaux virus, de nouvelles détresses,
de nouvelles injustices tout aussi écoeurantes que jadis. L’imprévu
nous guette à tout instant.
Les sœurs rappellent à tous le risque du
pas en avant qui bouscule ce qui était établi. Elles sont
dérangeantes à longueur de siècles aussi bien dans
l’Eglise que dans le monde ; et ainsi, sans rien nous dire, elles
nous invitent au dépassement au cœur même de la cité
des hommes. Et cela parce que les détresses et les angoisses
des hommes et des femmes d’hier et d’aujourd’hui sont
aussi les leurs. Aussi peuvent – elles s’approprier au sujet
des personnes en difficulté ou en détresse qu’elles
rencontrent, le mot de Madame de Sévigné écrivant
à sa fille ; ‘’j’ai mal à votre cœur’’.
2 L’appartenance
des Sœurs à la Cité de Dieu
Et pourtant, en dépit de cette détresse
incessamment renouvelée jusqu’aujourd’hui même,
les Sœurs rayonnent la paix et la joie, parce que les espoirs et
les joies, grandes ou petites, des hommes et des femmes, surtout des
pauvres et de tous ceux qui souffrent, sont aussi la joie des Sœurs.
Elles font leur, le joie des autres.
Pour évoquer ces quelques moments de bonheur tout
au cours de ces 750 ans, je voudrais évoquer rapidement le témoignage
de trois œuvres d’art qui concernent les Sœurs, tout
en épinglant au début et à la fin deux petits faits
signifiants. La peinture dans les arts et la poésie dans la vie
sont aussi convoqués ce soir pour rendre témoignage aux
Sœurs.
La mule ferrée
d’argent
Le premier fait signifiant est ce qu’on appelle
‘’ la légende de la mule ferrée d’argent’’.
Un certain Monsieur Hébart de Valenciennes l’avait certifié
à Monsieur Rosny, historien, membre de l’institut, qui
l’avait fait consigner dans la revue de 1835. Ce Monsieur Hébar
avait lu à l’hôpital sur une plaque ces mots gravés
: ‘’Les malades ayant recouvré la santé peuvent
être reconduits sur une mule ferrée d’argent’’,
(jusqu’à la sortie de l’hôpital). L’historien
avoue ignorer dans quel but on rendait ce service, mais je crois y répondre
peut – être.
Il faut nous souvenir en effet que le pauvre était
le Seigneur de la maison. Pour comprendre le sens de cette ânesse
ferrée d’argent, il faut savoir que le dimanche des Rameaux
était le jour de la fête de l’Empereur du Saint Empire
Germanique (dont Marguerite était la vassale). Car le Seigneur
Jésus avait été porté sur une ânesse
ce jour – là en triomphe comme Roi d’Israël.
C’était aussi la fête de l’Impératrice.
C’est pourquoi d’ailleurs François d’Assise
avec ses frères, avait reçu la nuit du dimanche des Rameaux
Claire d’Assise qui s’était échappée
de la maison familiale pour venir à Notre Dame de la Portioncule,
comme la dame pauvre du grand Empereur pauvre, le Seigneur Jésus
Christ. On comprend le sens chrétien de cette tradition du pauvre
guéri par les sœurs et reconduit comme Seigneur sur un ânesse
ferrée d’argent, comme le Seigneur Jésus au jour
des Rameaux. En inversant cette fois le mot célèbre de
Victor HUGO, il faut savoir aussi écouter la légende aux
portes de l’histoire.
La
miniature de la Règle
Un splendide manuscrit, datant de 1460 environ, qui jadis
appartenait aux Sœurs, va aussi nous évoquer un instant
de bonheur. Il nous rappelle que la Rieulle (c’est à dire
la Règle) de Saint Augustin fut approuvée à la
requête du Maître, des frères et des sœurs par
Gautier, Evêque de Tournai, à l’assentiment de la
noble Dame (Marguerite) comtesses de Flandre et du Hainaut.
La miniature célèbre qui sert de frontispice
à ce manuscrit, résume d’une manière merveilleuse
l’idéal de nos Augustine – Hospitalières.
Ne retenons que l’essentiel pour les Sœurs.
L’évêque de Tournai, assis devant
l’autel assisté de Saint Augustin et du Maître, tient
la Rieule dont chacune des sœurs possède un exemplaire.
Saint Augustin tient à la main un cœur, symbole de la communauté
dont la règle dit que les sœurs ne doivent faire qu’un
cœur et une âme à la suite du Christ. Celui-ci, accueilli
dans le Chœur des religieuses est en effet vêtu pauvrement
avec les marques de sa Passion. Mais les sœurs ont accueilli le
pauvre comme leur Seigneur. De ce fait la dame Prieure a laissé
son livre de Reuille à terre pour servir le pauvre Seigneur.
Le Christ peut alors échanger sa couronne d’épines
pour une couronne de gloire. Mais c’est en mettant aux pieds du
Seigneur (comme Marie Madeleine à Béthanie) que la Prieure
est couronnée de gloire à son tour en participant à
la gloire de son Seigneur un peu comme une impératrice.
Les Sœurs vérifient dans le texte de la Règle
l’accomplissement de leur service du pauvre, tandis que l’Evêque
vérifie sur le Christ l’accomplissement de La Rieulle,
approuvée par lui, qu’il tient en main. Une Sœur défaille
dans sa prière car c’est le service hospitalier lui –
même qui devient la source de contemplation au cœur de l’action.
Deux frères, en tenue de travail assistent dans les stalles à
la réception du pauvre.
Dans le fond de la chapelle, sur la droite, on entrevoit
le tableau de l’apparition du Christ à Marie Madeleine
qu’accompagne une sœur Augustine : c’est le jardinier
du matin de Pâques qui se fait reconnaître, mais qui invite
la sœur Augustine à annoncer à la communauté
rassemblée dans le nouveau cénacle de la chapelle que
Christ accueilli comme un pauvre, est ressuscité somme Seigneur.
A gauche, la chapelle ouverte sur le monde, laisse entrevoir
le jardin pascal dans lequel le Ressuscité s’était
fait appréhender comme jardinier d’un parterre de marguerites.
N’oublions pas que la marguerite est le diamant évangélique
et champêtre des prairies de la Flandre. C’est pourquoi
des marguerites seront sculptées partout dans le cloître
de Seclin à la croisée des ogives.
Où trouver plus de fraîcheur pour évoquer
tout le charme printanier de la Fondation hospitalière de la
Comtesse Marguerite de Seclin ?
Le tableau
de Comtesse
Notre deuxième œuvre d’art datant de
1632 est donnée comme représentant l’hospice Comtesse.
Mais tout en sachant que toute œuvre d’art est une interprétation
du réel, On peut penser que l’artiste avait aussi en vue
l’hôpital Notre Dame de Seclin. C’est d’abord
un fait avéré que les deux hôpitaux ont les mêmes
statuts hospitaliers approuvés par l’Evêque de Tournai.
De plus, nous trouvons à l’entrée du portail de
la chapelle de Seclin la statue de la Vierge à l’ Enfant,
entourée de Saint Augustin et de Sainte Elisabeth, de même
que nous trouvons sur le tableau de Comtesse la Vierge à l’
Enfant avec Augustin et Elisabeth. Enfin, sur le tableau de Comtesse
nous trouvons une infirmerie, située dans une salle perpendiculaire
dans le milieu de la chapelle. Or, on ne sait s’il y avait une
salle d’infirmerie située à cet endroit à
Comtesse, mais il y a une dans la salle de Seclin, exactement situé
au même endroit que le tableau de Comtesse. Ajoutons qu’à
la mort de Jeanne, Marguerite de Flandre était devenue fondatrice
autant de Comtesse que de Seclin. Le tableau est donc sensé représenter
les deux hôpitaux dans une unique évocation.
Ce tableau est l’unique représentation,
avant le XVIIIème siècle que nous ayons sur la
salle des malades. Dans un cadre hospitalier (la Maison –
Dieu), où sont alignés des lits pour une ou deux personnes,
les alcôves des résidents ont remplacé les stalles
des chanoines, bien que rien ne dise qu’il s’agisse d’une
chapelle ; l’autel est invisible ! Au milieu de la salle, une
arcade est ouverte, derrière laquelle on discerne quelques lits
dans une pièce : c’est l’infirmerie pour les malades
graves : un prêtre porte le viatique et une sœur veille au
chevet d’un malade.
Au premier plan, au milieu du tableau, se trouve de plein
pied la Vierge Marie couronnée avec une abondante chevelure,
tenant l’ Enfant Jésus avec une pomme dans la main. Cette
pomme qui était le signe de discorde depuis Adam et Eve est redevenue,
depuis le Cantique des Cantiques, symbole de l’Amour : c’est
le nouveau Monde ! La Vierge n’écrase pas le serpent, mais
pose le pied sur le croissant d’or, signe alors de son Immaculée
Conception, défendue par l’école Franciscaine. De
chaque côté de la Vierge, debout comme elle, les deux Comtesses
Jeanne et Marguerite.
Du côté des frères, la Comtesse Jeanne,
sans couronne, le visage souriant et enjoué, tient de sa main
droite le blason losangé aux armes de la Flandre ; dans la main
gauche elle porte la maquette d’un petit hôpital, signe
de la fondatrice. Mais on lit sur le mur au-dessus de sa tête
que Jeanne fonda cet hôpital, dit Comtesse, de l’ordre de
Saint Augustin en 1236.
Du côté des sœurs, la Comtesse Marguerite
contraste avec la noble simplicité de sa sœur. On la sent
plus mondaine, plus sophistiquée. Elle porte aussi le blason
(rectangulaire parce qu’elle a des enfants mâles) mais avec
plus de conviction que sa sœur. Au dessus de sa tête, couronnée
cette fois, on lit que Dame Marguerite confirma et augmenta la dite
fondation en ajoutant une chapelle en l’honneur de sainte Elisabeth.
C’est pourquoi, juste derrière elle, se trouve sainte Elisabeth
de Bohême et de Hongrie, avec deux couronnes, tandis que de la
main droite, elle tient une aumônière renversée,
symbole de sa prodigalité envers les pauvres. Or, sainte Elisabeth,
tertiaire franciscaine, était morte à 24 ans et canonisée
de suite, peu avant la Fondation de Comtesse ; et son culte s’était
répandu comme une traînée de poudre dans le Pays
– Bas, surtout chez les Augustines Hospitalières. Ajoutons
que Marguerite serait cousine par alliance de la fille de sainte Elisabeth,
Sophie, Duchesse de Brabant.
Du côté de la Comtesse Jeanne, on voit saint
Augustin. Sur le bord de la chape de l’Evêque, de chaque
côté sont lissés sept tableaux représentant
les sept œuvres de miséricorde envers les pauvres de l’Evangile
du jugement dernier, en particulier : ‘’J’ai eu faim,
j’ai eu soif, j’étais nu, j’étais prisonnier,
j’étais malades’’… Il porte un cœur
transpercé d’amour pour les pauvres, symbole de la communauté
qui ne fait qu’un cœur et une âme. Un enfant, avec
un coquillage de saint Jacques de Compostelle, rappelle le symbole des
Maisons – Dieu avec l’inépuisable mystère
de la Trinité qu’Augustin évoquait d’un mot
: ‘’Il n’y a que l’amour à pouvoir être
Dieu’’.
De part et d’autre de la Vierge et des deux Comtesses,
le Maître et la Prieure, chacun suivi des frères et des
sœurs agenouillés.
Nous avons bien là l’illustration typique
de la fondation Augustine hospitalière. Aucune allusion canoniale
ou monastique. C’ est un tableau des temps nouveaux !
La leçon
de pharmacie
Les sœurs de Seclin ont aussi en leur salle de communauté
un troisième tableau, daté de 1815 environ, qui évoque
de façon tout aussi suggestive leur tradition hospitalière
sans cesse en aggiornamento. Je me contente d’en montrer toute
l’originalité pour notre sujet.

Au lieu de représenter la communauté rassemblée
à la chapelle, on la voit autour de la Prieure en train de donner
aux sœurs une leçon de pharmacie : les bocaux de médicaments,
les livres de médecine, les bandes, les flacons : tout cela veut
témoigner d’un souci de soigner non pas empiriquement,
mais selon les critères de l’époque. Ajoutons que
vous pouvez toujours voir à l’exposition ces flacons conservés
précieusement ici à Seclin.
L’arrivée inopinée du pauvre, peint
sans complaisance, permet de vérifier le savoir des sœurs
en recyclage permanent et de mettre sur le champ à l’épreuve
leur dévouement.
La reconnaissance
du Roi de Saxe
Un tout petit fait nous ramènera les pieds sur
terre, mais il nous fait prendre conscience aussi comment le dévouement
désintéressé des sœurs en fidélité
à leur tradition hospitalière, força l’admiration
de ceux – là même qui hier encore étaient
nos ennemis.
En 1815, au lendemain de Waterloo, l’hôpital
de Seclin, reçut d’abord un grand nombre de soldats français.
Mais l’occupation par les armées impériales amena
à son tour sont cortège de blessés. Les Augustines
prodiguèrent leurs soins aussi bien aux uns qu’aux autres.
Or, en décembre 1818, le Roi de Saxe Frédéric Auguste,
pour marquer sa reconnaissance aux sœurs Augustines tint à
remercier personnellement les sœurs pour leur dévouement
par un courrier spécial. Et au cours de la guerre 1914-1918 le
fils de l’arrière petit neveu du Roi de Saxe est venu saluer
la Prieure en rendant les honneurs militaires pour la remercier au nom
du Roi de Saxe des soins prodiguées jadis à leurs blessés
(ceci le 22 juillet 1917). La tradition hospitalière depuis Marguerite
était toujours aussi vivante.
En conclusion de ces annales, disons que rien n’a
été perdu pour l’esprit par nos sœurs Augustines.
Aujourd’hui encore le ‘’livre de vie’’
qui a été reformulé par les sœurs après
le concile Vatican II est une reprise créatrice des statuts hospitaliers
de Seclin, repensés pour notre temps, pour définir en
fidélité la vocation de nos sœurs Augustines hospitalières
en notre monde, plus déconcertant que jamais par ses prouesses
et par ses manques.
III LE SENS EVANGELIQUE ou la justification
profondément humaine de cette histoire
‘’Rien de ce qui est humain ne m’est
étranger’’.
Ce mot du poète païen Térence, repris
par Vatican II, voilà le filet de lumière qui traverse
l’histoire des sœurs Augustines de Seclin depuis plus de
sept siècles !
Et c’est au cœur de cette humanité
profonde qu’elles on t appris à redécouvrir l’Evangile
pour toujours mieux se justifier leur passé, leur présent,
leur avenir.
· La parabole du Bon Samaritain leur donne le sens de leur passé.
· Le lavement des pieds le Jeudi – Saint leur donne le
sens de leur présent
· La parabole du jugement dernier leur donne le sens de leur
avenir.
Par trois fois, c’est pour les sœurs la sommation
de l’Evangile de se consacrer au service des pauvres. Telle est
le Profession de Foi des sœurs Augustines : ce qu’il y a
de plus décisif dans leur vocation hospitalière de toujours.
1 –
La parabole du Bon Samaritain – ou le sens de leur passé
Les sœurs ont toujours repris l’interprétation
augustinienne de cette parabole qui les concerne précisément.
Pour saint Augustin, vers l’an 400, cette parabole
était déjà un défi au passé immémorial
de l’humanité de tous les temps et inaugurait déjà
une nouvelle manière de vivre et d’exister en notre monde.
Augustin va nous montrer quel est le prochain qu’il
nous faut aimer comme Dieu : c’est un certain ‘’quidam’’
dont on ne sait s’il est juif, arabe, samaritain, grec ou même
seclinois. Cet homme est la figure de la condition native de l’homme
et de la femme, se sentant ici-bas en situation d’exilé
en proie aux épreuves de toutes sortes. Cet inconnu, ce ‘’quidam’’
n’est même plus identifiable, car il a été
dépouillé, dépossédé, agressé,
laissé à demi – mort. Le prêtre et le lévite
l’ont vu et sont passés outre. La loi leur défend
de toucher un mort, ou ce qui ressemble à un mort. Les ministres
du sacré ont été incapables d’être
autres en rencontrant un autre. Pour Jésus ils sont morts parce
qu’ils ont fait le mort pour regagner au plus vite la ville Sainte
! A la différence du prêtre qui voit et s’éloigne,
un samaritain, c’est à dire un étranger, un excommunié,
s’approche et voit. Aussitôt il tire de sa trousse de voyage
de l’huile et du vin précisément les remèdes
prescrits pour les blessures par Hippocrate, le médecin grec
devenu patron de la médecine universelle. Mais pour Augustin,
ces médicaments ont en plus valeur de sacrement, car ils rappellent
le vin de l’extase du premier Adam au Paradis et l’huile
pour fortifier sa jolie femme Eve, à la beauté fragile.
Les soins hospitaliers sont un retour à la joie native de vivre
en ce monde.
Mais ce n’est pas tout, car le samaritain, cet
étranger qui figure le Seigneur, transporte le blessé
sur sa monture jusqu’à l’hôtellerie où
l’aubergiste est chargé de le soigner. Tout ce que celui-ci
dépensera en plus sera payé au retour du samaritain :
une traite en blanc ! C’est le risque encouru par tous deux :
l’hôtelier et le samaritain.
Augustin fait alors remarquer la révolution humaine
de cet évangile. Le pharisien avait demandé à Jésus
: ‘’Qui est mon prochain à aimer comme Dieu ?’’
Et Jésus avait répondu : ‘’Le prochain, ce
ne sont plus tes proches, mais c’est toi même tant que tu
l’approches de l’autre pour lui donner ton cœur ; car
la miséricorde du samaritain, c’est donner son cœur
aux malheureux, nous dit Augustin, en le soignant. MISERI – COR
– DARE.
Et c’est pourquoi, à cause de cet évangile,
Augustin a inventé de toutes pièces le tout premier hôpital
dans notre civilisation d’Occident pour s’occuper des pauvres,
des malades, des voyageurs, de tous les gens qui étaient marginaux
dans la cité d’Hippone en fidélité au sens
de la parabole. Car l’auberge n’était pas située
pour le samaritain, à l’ombre du temple de Jérusalem,
mais sur le bord d’une route où tout est possible. Telle
fut aussi l’intention première de Jeanne à Marquette
(nord) entre Lille et Tournai, et de la comtesse Marguerite de Flandre
au sortir de Seclin.
Dès lors, le retour au passé sera déjà
doublement révolutionnaire pour les Augustines ; d’une
part, parce qu’il engageait d’emblée comme dans un
passé immémorial, un tout nouvel avenir pour l’homme
démuni, depuis toujours victime des aléas de l’histoire.
Cette révolution par un retour aux sources continue depuis Augustin,
car il inaugurait un nouveau regard sur le pauvre engageant tout l’avenir
de Dieu en notre monde. La valeur du pauvre quel qu’il soit devenait
désormais plus sacrée que le culte offert à Dieu
en son temple saint à grands renforts de sacrifice à Jérusalem
ou ailleurs.
Mais d’autre part, c’est la toute dernière
leçon de cette parabole qui va être décisive pour
nos Augustines. Il y aura toujours une distance à garder envers
celui qu’on approche, par respect pour lui. Car il ne s’agit
jamais de recruter le prosélyte, l’autre, même démuni,
pour le ramener à soi, pour l’intégrer en notre
propre univers, fut-il conventuel. C’est bien plutôt la
sœur qui doit se rapporter au monde de l’autre. Car le prochain
de la parabole n’est jamais le proche, c’est à dire
un ‘’toi’’, comme une sœur de la communauté.
Le prochain est toujours un ‘’lui’’ qui est
rencontré à l’aventure, plus ou moins à l’improviste,
sans même qu’il ait été choisi par moi-même,
sans même qu’il se soit adressé à moi. Mais
il s’impose par sa seule présence, d’autant plus
impérieusement qu’il est dans la parabole plus démuni
et qu’il ne réclame rien. Personne ne m’oblige à
l’aider, surtout pas lui : il est à demi mort, non identifiable,
et il partira de l’auberge sans qu’on en sache plus sur
son compte, sur son passé, sur lui.
Cet autre est l’image de Tout Autre, du mystère
m^me de Dieu qui vient nous visiter dans l’incognito de son humilité.
Et c’est pourquoi cet autre, ce ‘’lui’’,
est pour les sœurs un être sacré.
2 Le lavement
des pieds le Jeudi - Saint – ou le sens d’un présent
incessamment renouvelé
Le second texte qui inspire la conduite de sœurs
est celui du lavement des pieds le Jeudi – Saint par Jésus
à ses Apôtres. Mais les sœurs ont radicalement inversé
le sens de ce lavement des pieds tel qu’il célébrait
au cœur de la liturgie du Jeudi – Saint en la Collégiale
de Seclin.
Tandis que ce jour – là, le Doyen de Seclin
(comme de saint Pierre à Lille), à l’image du Christ,
lavait les pieds de 12 pauvres, figurant les 12 Apôtres de la
Cène du Jeudi – Saint, tout au contraire la sœur Augustine
lavait les pieds du pauvre, quel que soit son état, dès
son arrivée à l’hôpital, parce que pour la
sœur, c’était le pauvre lui – même qui
était l’évocation du Christ. Et la sœur remplissait
cet office non seulement le Jeudi – Saint, mais tous les jours,
à n’importe quelle heure de la journée, selon l’arrivée
de chaque pauvre ou de chaque malade. Ce n’est plus le Doyen du
Chapitre qui représentait le Seigneur, c’est le pauvre
lui-même qui était accueilli comme Seigneur de la Maison
par la sœur à son service.
On voit l’antithèse saisissante entre la
Collégiale saint PIAT et l’hôpital des sœurs.
Servir les pauvres et les accueillir dans ce que l’existence a
d’ingrat, de peu reluisant, d’ écoeurant même
parfois, voilà le signe inaugural, existentiel et non rituel,
le geste d’humanité par lequel on accueille un pauvre comme
Seigneur selon l’Evangile.
3 La
parabole du jugement dernier – ou le sens de l’avenir
La Comtesse Marguerite nous rappelle solennellement que
cette paraboles du jugement dernier est ce qui justifie l’existence
de l’hôpital de Seclin.
‘’Le Seigneur au jour du jugement dira :
‘’j’étais en détresse et vous m’avez
accueilli’’… Désirant d’un grand désir
participer à cette bénédiction, j’ai résolu
de fonder près de Seclin (en ma Maison) à l’honneur
de la bienheureuse Vierge Marie un hôpital pour le soulagement
des pauvres’’.
Cette parabole est bien la plus étrange de l’Evangile.
Car ce ne sont pas des juifs, ni même des chrétiens, ce
sont les païens répandus parmi les Nations qui ont secouru
ceux qui étaient dans le besoin, même si Dieu n’existait
pas. Car ce ne sera qu’au tout dernier jour du jugement que Jésus
leur révélera, à leur grande surprise : ‘’
Ce que vous avez fait aux plus démunis, c’est à
moi que vous l’avez fait.’’
Jésus s’identifie, à leur insu, à
tous ceux qui sont dans la détresse, proscrits, exilés,
abandonnés, en rupture avec les dieux de la cité, parce
que Lui – même a été exilé, exclus,
crucifié comme blasphémateur, mais reconnu par le soldat
romain du coup de lance. Il a partagé le sort de tous les déshérités,
secourus par les païens qui n’ont pas perdu le sens fondamental
de l’humain sans lequel le divin n’aurait pas de sens. On
entre dans la vérité de la vie, non pas en invoquant Jésus
comme Sauveur, mais en se mettant en quête de ceux qui sont à
sauver en leur rendant leur dignité, le bonheur de vivre et d’exister.
Là est l’essentiel de la révélation de Jésus
qui étonnera toujours ceux qui ne font de mal à personne
mais ne se soucient jamais de leur faire du bien.
Les sœurs, au contraire, ont toujours retenu la
consigne évangélique très précise de cet
Evangile : ‘’ J’étais malade, et vous m’avez…
soigné ? Non, visité : ce qui veut dire qu’il ne
faut pas seulement soigner mes maladies d’un malade, mais aussi
rencontrer la malade dans sa maladie.
Si Jésus, jadis exclus et persécuté
parce qu’il s’est montré le plus humain de tous les
hommes, a voulu tellement s’identifier à ceux qui, comme
lui, sont devenus les marginaux dans la cité, ce n’est
pas pour que les sœurs pensent à lui, Jésus, en s’occupant
du pauvre qui est là : mais, qui tout au contraire Jésus
n’est présent aux pauvres que pour nous inviter comme Lui,
à leur être plus présent en les secourant dans la
détresse. Il faut oublier Jésus pour ne penser qu’aux
pauvres. Faire dire autre chose à l’Evangile, c’est
trahir les hommes, c’est trahir Dieu.
Aussi, à cause de cet Evangile fondateur qui anticipe
le futur et la fin de toute l’histoire, les sœurs gardent
avant tout chaque jour la mémoire du futur, le souvenir de l’avenir.
Elles savent le sens de leur action, ce vers quoi elles doivent toujours
tendre – comme dit cet Evangile. Elles élargissent le champ
de leur apostolat en travaillant avec les sans - dieu, les sans –
religion, tous ceux qui ne croient à rien mais qui sont ouverts
à l’homme à sauver, quelle que soit sa détresse.
Là est l’essentiel de la révélation de cet
Evangile dont elles sont les témoins à longueur de siècles.
Et c’est pourquoi les sœurs ne sont pas seulement
Sœurs entre elles, elles sont avant tout des Sœurs en humanité,
les sœurs de quiconque, prêtes à collaborer avec tous
ceux qui ont cette passion d’une humanité pour qu’elle
vive ! Prenez garde ! Le sœurs ne sont inoffensives mais terriblement
dangereuses, parce qu’elles nous rappellent à tous la dignité
essentielle de l’humain en tout homme, en toute femme, si désolante
que puisse être leur humanité.
CONCLUSION
On m’avait posé la question initiale : ‘’Dans
notre monde désabusé et tourmenté, où trouver
le sens de l’étonnante et discrète présence
de Augustines de Seclin qui s’est sans cesse renouvelée
au cours des âges ? ‘’
Le secret, le voici : les sœurs sont avant tout
fidèles à l’Evangile pour autant que celui-ci nous
rappelle que Jésus a dérangé tout le monde par
son excès d’humanité.
Comme le Christ, tout Fils de Dieu qu’il était
; n’a voulu parmi nous n’être rien d’autre qu’un
homme, sans se particulariser en époux, en père de famille
ou en homme de pouvoir, afin de mieux demeurer frère de tous
les hommes, à commencer par les plus délaissés.
Ainsi les sœurs se sont consacrées
à Dieu pour n’être parmi nous rien d’autre
que des femmes, sans se particulariser en épouse, en mère
de famille ou en femme de pouvoir, afin de pouvoir être sœurs
non seulement entres elles, mais sœurs de quiconque en humanité
avec une préférence pour ceux qui vient à la frange
de la normalité : les petites gens, les exclus, les dépossédés,
ceux qui sont sans feu ni lieu, pour les réintégrer à
part entière dans leur véritable humanité avec
les autres. En choisissant librement de n’être rien que
des femmes pour être parmi nous des sœurs en humanité,
elles rappellent à tous et à toutes la racine même
de la féminité, avant que celle-ci de déploie ses
virtualités en telle ou telle direction : qu’il agisse
de devenir épouses, mères ou femmes de pouvoir. Les sœurs
en toutes saisons les fleurs printanières de la féminité,
sans jamais porter la gloire des fruits. Si notre siècle peut
se glorifier de redécouvrir le sens de la promotion de la femme
et de toute femme, on comprend que Seclin puisse s’honorer de
fêter dans leur hôpital Marguerite de Flandre les sept siècles
et demi de la vie des sœurs ;