Psalterium ad usum ecclesia trecensin
Psautier latin avec cantiques
Parchemin (fin XII , début XIII siècle). Feuille
d’un manuscrit réalisé à TROYES peint
dans le style champenois de l’époque avec iconographe
flamande, il fut très vraisemblablement réalisé
à la demande de Blanche de NAVARRE, Comtesse de Champagne
pour Jeanne de FLANDRE, à l’occasion de son mariage
avec Ferrand de Portugal. |
La tradition des Augustines Hospitalières
Comment mieux qu’au travers de la vie quotidienne
de ces sœurs, qu’au travers de leurs actes discrets
qu’au travers de l’abnégation peut-on découvrir
le rôle important que cette congrégation ait tenu
et tient encore dans le milieu hospitalier du Nord de la France.
(Ce texte est fortement inspiré d’un discours de
Frère Francis De Beer, franciscain, ancien chargé
de cours de spiritualité de la Faculté de théologie
de Lille, intitulé ‘’En leur vieille cité
lilloise, les sœurs Augustines Hospitalières à
la clinique Saint Raphaël 1887 – 1991’’
et de la conférence du 04 juin 1996 de ce même Frère
intitulé : ‘’la présence étonnante
des sœurs Augustines –Hospitalières en l’hôpital
de SECLIN 1246 -1996 ).
|
PREAMBULE
Saint Augustin (13 novembre
354 – 28 août 430)

Photo association ‘’Les Amis des
Géants de SECLIN’’
Saint Augustin en tenue d’Evêque tenant un cœur
dans la main droite. Flandre XVIième siècle, Chêne.
|
Il faudrait remonter
jusqu’à saint Augustin lui-même pour trouver
en Occident l’apparition de ce que seront les Maisons -
Dieu au Moyen - Age, ancêtres de nos hôpitaux. Augustin
fut durant toute sa vie de santé fragile, très sensible
aux chocs émotionnels à l’incidence psychosomatique
1 , et il s’intéressera de très près
à la science médicale de son temps. Tous ces commentaires
de la Bible en font foi. Sa règle monastique unique en
son genre est toute remplie de considérations médicales
; mais surtout, il construisit le premier un xenodochium où
étaient accueillis passants, voyageurs et malades, soignés
par de frères et des sœurs auxquels il recommandait
d’être fidèles à l’évangiles
du bon samaritain et du jugement dernier. Ce fut une innovation
radicale dans notre civilisation 2.
1. Peter Brown, la vie de saint Augustin (traduction Jeanne-Irénée
Marrou), Paris, 1971, p.125, notes 38 & 39.
2. Saint Augustin, sermons 356-357, édition Vivés. |

Saint Augustin, Peinture de Juste de Gand XVe siècle
L
’ Hospice Comtesse (1236)

Cour de L’Hospice Comtesse en 1845.
Lithographie de Boldoduc XIX ième siècle.
A Lille précisément, la comtesse Jeanne
de Constantinople, dont le père, Baudouin, né en 1171,
était mort à Constantinople à la tête de
la IV ème croisade, et dont la mère, Marie de Champagne
mourut à Saint Jean d’Acre sur le chemin qui la menait
vers son mari, voulut après sa captivité au Louvre sous
Philippe Auguste, construire ‘’en sa maison’’
ce que l’on appelle encore l’hospice comtesse.
Jeanne était influencée par l’hôpital Saint
Jean de Jérusalem 3 qui avait adopté au XII ème
siècle la règle de saint Augustin comme la mieux adaptée
aux soins des malades, même musulmans. Une équipe de soignants
(hommes et femmes) avait demandé à l’évêque
de Tournai de devenir frères et sœurs en prononçant
les trois vœux de religion, mais voués au service des malades
(ex parte pauperum) (1245) 4. Cela persista à travers tous les
régimes politiques et les crises de l’Egiles 5. Un tableau
de l’hospice Comtesse et datant de 1632 représentait le
sens admirable de cette maison-Dieu, où Dieu descend à
l’hôtel dans la personne du pauvre malade 6. L’hôpital
Saint Sauveur (1215), l’hôpital Nostre-Dame de Seclin (1246),
l’hospice Gantois (1462) à Lille relevaient de la même
tradition augustinienne qui s’étendit à travers
les siècles à travers les siècles dans toute la
Belgique et les Pays-Bas français jusqu’à l’Hôtel-Dieu
de Beaune, issu de l’hôpital des Augustines de Valenciennes.
3 Léon Legrand, statuts d’hôtels-Dieu
et de léproseries, Paris, 1901 ; Thérèse Lacroix,
hôpital Saint Nicolas
de Bruille (saint André) à Tournai, Louvain, 1977, thèse
soutenue aux facultés catholiques de Lille.
4 Archives hospitalières de Lille, t. I, n.46 (original parchemin).
5 Annie Simon, les comptes de l’hôpital se Seclin à
la fin du XVème siècle, mémoire de maîtrise,
Université de Lille III, 1991.
6 Commentaire de l’abbé De le Rue, transmis par l’aumônier
de l’hôpital de la Charité. Ce tableau est maintenant
exposé à l’hospice Comtesse.

Cette vaste composition d’histoire , dont le peintre inconnu,
porte la date de 1632. Ancien retable ou ex-veto, elle est aujourd’hui
conservée à Lille. Elle groupe, autour de Notre-Dame en
robe blanche et manteau bleu, les comtesses Jeanne et Marguerite de
Flandre ; la première tient une maquette de l’hôpital
Saint Sauveur qu’elle a doté en 1216 et la seconde fondatrice
de l’hôpital de Seclin, en 1246 dotera celui-ci de biens
considérables qui permets encore aujourd’hui, que vive
un hôpital moderne à Seclin. A côté de Jeanne
et debout, saint Augustin avec les frères et le maître
de la communauté. En face sont agenouillés les sœurs
augustines avec leur prieure et leur patronne sainte Elisabeth. Le fond
du tableau permet de reconstituer une ancienne salle d’hôpital,
avec ses fenêtres ogivales surplombant un alignement de lits séparés
par des salles de bois peint. Derrière la comtesse Jeanne, l’artiste
a écrit ces mots :
‘’ Dame Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainau, fille
de Bauduin empereur de Constantinople, épouse de Thomas de Savoye
et auparavant de Ferdinand, fils du roi de Portugalle, fonda cest Hospital
Notre-Dame, dit Comtesse, de l’ordre de saint Augustin, à
Lille, en l’an 1236, et mourut sans enfants en l’an 1244,
Requiescat in pace. Faict en l’an 1632.’’
La vie de l’hôpital
Notre Dame de Seclin (1246) sous l’ancien régime
Les nombreuses archives de l’hôpital de Seclin permettent
de mieux comprendre les changements qui interviennent dans le fonctionnement
de l’établissement au cours des siècles.
A l ’origine, l’hôpital est avant tout un lieu d’accueil,
et non de soins. Si les médecins et les chirurgiens visitent
les sœurs dès la fin du XVème siècle, ce n’est
qu’au milieu du XVIème s. que les ‘’malades’’
bénéficient de leurs services. En 1547, la capacité
d’accueil est de 20 lits, rassemblés dans la salle des
malades. Mais en temps de guerre, l’hôpital accueille les
blessés en grand nombre notamment lors des sièges de Lille
en 1667 et 1708, et durant la bataille de Fontenoy, près de Tournai,
en 1745.
L’hôpital est tenu par une communauté de religieux
et religieuses qui suivent la règle de saint Augustin. Cette
communauté est dirigée par un maître et, à
partir du XIVème s., par une prieure. Les frères disparaissent
dans la deuxième moitié du XVIème s., laissant
place à des clercs et à des chapelains.
Les revenus de l’hôpital proviennent de l’exploitation
agricole, du fermage de ses terres (environ 140 ha) et de multiples
rentes et dotations. Il possède trois moulins, à seclin,
produit de la bière et du vin, vend du bétail (surtout
des moutons), du blé et la guède, une plante dont on tire
une teinture bleue pour la laine. Son fonctionnement est avant tout
celui d’une ferme, dirigée par un censier, ou maître
des labours. Malgré la destruction de la plupart des bâtiments
agricoles u XIXème s., une partie des installations du XVIIème
s. subsiste. L’établissement joue un rôle dans la
vie économique locale grâce à ces revenus.
Cette richesse explique l’ampleur des campagnes de construction
et d’embellissement effectuées jusqu’au début
du XVIIème s. Ces investissement sont, parfois, faits au détriment
de la vocation hospitalière de l’établissement.
Ainsi, en 1554, l’empereur Charles Quint intervient pour dénoncer
la mauvaise gestion et déclare que si rien n’est fait,
l’hôpital ira à la ruine at que les pauvres malades
sont fraudés de leur nourriture et de leur logis.
La gestion et l’ensemble de l’établissement sont
réorganisés et soumis de manière plus stricte aux
visiteurs chargés d’en contrôler le fonctionnement
: le puissant abbé de Loos, le Maître de l’hospice
Comtesse et un troisème, le plus souvent un chanoine de saint
Pierre de Lille. La communauté entre régulièrement
en conflit avec ces visiteurs, au sujet de l’élection du
maître ou de la prieure. L’évêque est obligé
d’intervenir à plusieurs reprises, car les conflits dégénèrent
rapidement. Pendant les dernières années du XVIIème
s., l’abbaye Cistercienne de Loos contrôle l’hôpital
en désignant le Maître parmi les moines. Par la suite,
les maîtres issus de couvents Augustins, particulièrement
de Phalempin et de Cysoing.
La congrégation
http://sevrard.free.fr/
Cette institution admirable de Comtesse devait durer
jusqu’à la fin de la révolution. Ce n’est
pas le lieu de rappeler tout ce qu’on fit endurer aux sœurs
au nom des vertus républicaines, en dépit de leur dévouement
aux blessés et aux nécessiteux ! Le moins que l’on
puisse dire, c’est que toutes furent chassées des Hôtels-Dieu,
réduites à l’état laïc, certaines contraintes
à l’exil et même guillotinées……
Après l’empire, la Restauration et le Second Empire, les
sœurs purent progressivement réintégrer quelques
maisons dont l ’Etat était désormais propriétaire
(cf. Seclin, Gantois, Saint-Sauveur). Sur l’insistance du ministre
de la santé et du préfet du Nord (10 juillet 1844), Monseigneur
Giraud, archevêque de Cambrai, choisit Mère Monique Leroy
pour fonder en son diocèse la congrégation des Augustines,
reconnue par décret impérial de Napoléon III en
1853 7.
Aussitôt, la commission des hospices de Lille demande une trentaine
de sœurs ‘’considérées non comme mercenaires,
mais comme filles de la maison’’, pour l’hôpital
saint-Sauveur et l’hospice Gantois. Plusieurs épidémies
de choléra (1849, 1856, 1866) voient les sœurs augustines
au chevet des malades contagieux. Elles sont louangées par la
commission des hospices de Lille. En 1867, 28 augustines desservent
les hôpitaux de Lille. En 1870, après la défaite
de Sedan, une ambulance est établie à l’hôpital
sainte Eugénie encore inachevé, ainsi qu’à
l’hôpital saint Sauveur pour les soldats blessés.
Le maire de Lille en remerciera vivement les sœurs (1er mai 1871).
En 1877, ce seront douze, puis bientôt 22 sœurs qui seront
demandées par l’administration des hospices de Lille pour
le seul hôpital sainte Eugénie qui vient d’ouvrir
ces portes 8.
7 J . Coppin, Mère Monique, Lille,1945, pp 18
& 37, Livre de Vie (saind Amand), 1981.
8 L’hôpital sainte Eugénie avait été
nommé en l ‘honneur de l’impératrice Eugénie,
épouse de Napoléon III. Bien que la IIIème république
fut proclamée en 1870, il ne fut débaptisé qu’en
1885 pour s’appeler hôpital de la Charité.
I – LES
FONDEMENTS ou l’origine toute laïque de l’histoire
de sœurs à Seclin.
Pour bien comprendre la suite des événements,
il nous faut procéder méthodiquement et rapidement.
La
fondatrice : Marguerite de Flandre.

Photo de Pascal MULIER
La cruelle déception d’un fol amour déçu
: telle fut la destinée dramatique d’épouse et de
mère de cette Comtesse de Flandre et du Hainaut ! Pour éclairer
son rôle de fondatrice de SECLIN, trois points seraient à
relever dans cette personnalité si tourmentée :
- son enfance prisonnière au Louvre
- la création jumelle de la maison de Lille et de Seclin
- la création de l’hôpital Notre Dame de Seclin en
contrepoint de celui de l’hôpital de la Collégiale
Saint –Piat.
L’enfance
prisonnière au Louvre
Marguerite, Comtesse de Flandre, fut d’abord Marguerite
de Constantinople, tout comme sa sœur aînée Jeanne.
Leur père, le Comte Baudouin,
parti à la tête de la croisade en 1202, après avoir
conquis Constantinople dont il devint
Empereur, mourut bientôt prisonnier des Bulgares. En 1205,
sa femme, Marie de Champagne, partie le rejoindre était morte
à Saint Jean d’Acre. Jeanne a 8 ans, Marguerite 6 ans.
Philippe – Auguste, leur
oncle, réclame alors en 1208 au Comte de Namur, leur tuteur,
la garde des deux fillettes, Jeanne fut bientôt mariée
à Ferrand, Comte du Portugal pour éviter son mariage avec
un Comte d’Angleterre (alors ennemie de la France). Cette captivité,
si douce qu’elle fut au Louvre, impressionna les deux fillettes.
‘’J’étais prisonnier et vous m’avez visité’’.
Cette parabole du jugement dernier marquera à tout jamais l’avenir
des deux fillettes.
La
création jumelle de la Maison de Comtesse de Lille et de celle
de Seclin
La comtesse Jeanne avait voulu fonder un hôpital
entre Lille et Courtrai : à Marquette, en y installant des sœurs
Cisterciennes. Leur Abbaye s’appelait le ‘’réclinatoire
de Notre Dame’’ (traduction du mot ‘’crèche’’
à l’évangile de Noël). Aussi, cette fondation
était destinée à secourir les passants, les voyageurs,
les indigents, les saisonniers toujours en quête de travail, sur
cette voie très fréquentée.
Mais les Cisterciennes, dépendantes de l’abbaye
de Loos, ne tardent pas à se plaindre des ‘’fâcheries’’
qui les troublent constamment à cause des gens à recevoir
à toute heure. Elles ne peuvent plus réciter l’Office
divin dans le calme !
Alors Jeanne n’hésite pas à recevoir
dans sa propre maison de Lille les indigents, où elle leur fait
construire un hôpital : ce fût l’Hospice Comtesse.
Mais Marguerite, imitant l’exemple de sa sœur Jeanne, voulut
à son tour, dans sa maison près de Seclin, y adjoindre
un petit hôpital pour les indigents et gens de passage en 1246.
La
création de l’Hôpital Notre Dame en contrepoint de
celui de la Collégiale de Seclin.
On pourrait s’étonner de la création
de l’hôpital de Marguerite, car la petite bourgade de Seclin
avait déjà un hôpital dirigé par les chanoines
de la Collégiale de Saint Piat (celui-ci se situant à
la croisée des rues actuelles de Sadi Carnot & Marx Dormoy
, place du 1er bat. Mitrailleurs). Beaucoup moins importante que la
ville de Lille, Seclin était le centre actif d’un pèlerinage
à Saint Piat (martyr en 287 à Seclin), pour les décanats
de Lille et de Tournai avec procession des blanques Croix depuis le
haut Moyen – âge.
L’hôtellerie, à l’ombre de la Collégiale,
recevait pèlerins et nécessiteux du voisinage et durera
jusqu’à la Révolution.
Or, toute autre était la destination de l’hôpital
de Marguerite de Flandre : il accueillait les indigents, d’où
qu’ils viennent et où qu’ils aillent, en les réconfortant
le temps de leurs transit, sans être en relation directe et immédiate
avec un pèlerinage quelconque comme l’hôpital de
la collégiale.
Car Seclin était sur la route de Douai, Arras,
Compiègne, Paris, les foires de Champagne et tous les relais
de Saint Jacques de Compostelle. Témoins, les coquilles de Saint
Jacques trouvées à Seclin : celles-ci étaient l’emblème
des Maisons –Dieu augustiniennes. Autrement dit, cet hôpital
de Marguerite accueillait aussi bien les indigents, les voyageurs, les
p7lerins bref, trous les gens du voyage qui se trouvaient en difficulté
à une étape de leur vie. L’hôpital était
alors la halte secourable pour l’inconnu en transit.
La
découverte des nouveaux pauvres
On pourrait s’étonner de ce nouvel intérêt
porté aux indigents de toute sorte au moment de cette prospérité
croissante de la Flandre, qui devait attirer jusqu’au Père
de Saint François d’Assise pour son commerce de draps.
Une nouvelle sensibilité est en train de naître.
Comme Jeanne, Marguerite déclare en effet : ‘’désirant
d’un grand désir mettre en pratique la Parole de l’Evangile….
j’ai résolu de fonder près de Seclin, en l’honneur
de Notre Dame, un hôpital pour le soulagement des pauvres’’…
C’est le regard évangélique sur l’indigent,
le nécessiteux, le besogneux, le souffreteux qui va amener à
donner une nouvelle signification religieuse à celui qu’on
appellera désormais le pauvre. Certes, il y a toujours les miséreux
traditionnels, victimes des malheurs du temps. Mais de plus en plus,
avec la révolution économique, naît toute une catégorie
de marginaux, de laissés pour compte par la société
sur les routez de l’histoire. A ce moment-là surgit une
opposition de plus en plus forte entre les défenseurs du Droit
romain qui affirment le droit de propriété individuelle
comme un droit sacré jusque dans ses excès ; et par opposition
avec ceux qu’on appellera les légistes, les canonistes,
fidèles aux Pères de L ‘Eglise qui affirment haut
et fort le nouveau Droit évangélique du pauvre. Comme
dit Hugucio de Ferrare, suivi en cela par Pierre le Chantre de Paris,
Etienne de Tournai, Eudes Rigaux de Rouen : ‘’Tout est commun
à tous – ce qui veut dire qu’il partager sa richesse
aux pauvres dans la nécessité’’. Le droit
des pauvres était fondé avant tout sur l’expérience
de la Première Communauté Chrétienne dans les Actes
de Apôtres, qui sera à la source de ma Règle de
la vie de Saint Augustin.
Tel sera précisément tout le sens de l’hôpital
Notre Dame fondé par Marguerite de Flandre de Seclin.
Les
frères et les sœurs de l’hôpital de Seclin.
Soulignons de suite l’originalité de la
fondation seclinoise, comme de toutes les Maisons – Dieu augustiniennes
de la région. Ce ne sont pas des moines ou des moniales qui deviennent
hospitaliers. Ce sont des infirmiers et des infirmières qui se
font religieux et religieuses en corps constitué. L’équipe
de travail hospitalier devient communauté de vie. Cela se vérifie
dans une trentaine d’hôpitaux des Pays – Bas Français
et Flamands. Ce ne sont pas des Augustines qui deviennent hospitalières
– ce sont des hospitalières laïques qui deviennent
des Augustines. Jamais on ne voit des Frères et des Sœurs
de l’hôpital provenir d’un monastère antérieur,
mais ce ne sont pas non plus des laïcs qui entendent rester purement
laï
cs comme à l’hôpital de la Collégiale ; ‘’Comme
on vient librement, ainsi librement on s’en va’’,
est-il dit pour ce genre d’hôpital.
Ces laïcs de Comtesse comme de Seclin ont fait rédiger
ou ont entériné des statuts hospitaliers en ‘’nous’’,
comme expression du groupe infirmier, en demandant l’approbation
de l’Evêque de Tournai. Le rédacteur, un frère
Dominicain de Lille, parle au nom du Maître, des Frères
et des Sœurs, nullement au nom de la Comtesse Marguerite ou de
l’Evêque de Tournai. Et en juillet 1251, ces statuts, une
fois approuvés par l’Evêque, ont été
reçus avec leur plein assentiment, leur entier consentement,
sans réclamation de quiconque (Frère ou Sœur) est-il
précisé. Tout cela bien sûr, selon le désir
de la Comtesse Marguerite !
Mais pourquoi ces laïques, Frères et Sœurs
hospitaliers ont-ils voulu se réclamer du patronage de la Règle
de Saint - Augustin ? Souvenons-nous de l’échec de Jeanne
de Flandre avec les moniales Cisterciennes de Marquette !
A la différence des autre règles monastiques
(Bénédictines, Cisterciennes ou Clunisiennes), celle de
Saint Augustin avait été extrêmement préoccupée
des problèmes de santé : on y trouve un vocabulaire spécifiquement
médical, une attention privilégiée pour les malades
et les convalescents, le soin des petites santés. Augustin lui-même,
toute sa vie avait étudié les traités de médecine
: ses sermons fourmillent de citations doctorales. Bien plus, l’hôpital
Saint Jean de Jérusalem, d’inspiration augustinienne, qui
donnera naissance aux Chevaliers de l’ Ordre de Malte, recevait
déjà avant la croisade les pèlerins et même
les musulmanes qui devaient enfanter, Ce sont les statuts de cet hôpital
de Terre Sainte qui seront recopiés en nos régions tout
au cours des Croisades.
Or, toute l’originalité des statuts hospitaliers
de Seclin comme ceux de Comtesse, conduit à une relecture globale
de la Règle de Saint Augustin repensée dans l’intérêt
des pauvres et des malades.
Ne prenons que quelques points de ces statuts pour montrer
comment la règle de Saint Augustin est réinterprétée
pour un meilleur service du pauvre.
- Vivre unanimes dans la même Maison : telle était jadis
la Règle fondamentale d’Augustin. Désormais ma Maison
- Dieu est une maison où Dieu lui-même descend dans la
personne du pauvre. L’ Hôtel – Dieu est donc l’hôtel
où Dieu descend dans les pauvres pour y être hébergé
par les Frères et les Sœurs.
- Dans l’unanimité cordiale des Frères, Augustin
admettait jadis des différences, des tolérances. Or voici
la révolution hospitalière du temps de Marguerite : les
égards qu’il fallait avoir pour les anciens riches qui
n’étaient pas encore habitués à la frugalité
du monastère, vont devenir les égards qu’on doit
avoir pour les pauvres, les malades ou les nécessiteux. Il sont
les vrais Seigneurs de la Maison qui devient leur propriété
pour tout le temps qu’ils y sont de passage.
- Les Frères et les Sœurs sont avant tout au service des
ces nouveaux Seigneurs. Et c’est pourquoi ils sont amenés
à prononcer les trois vœux de pauvreté, de chasteté
et d’obéissance. Mais comprenons bien : ils ne les vouent
pas au nom de Dieu, mais de la part des pauvres. C’est le pauvre
à servir comme un maître qui est à la source des
vœux. Les Frères et Sœurs font vœu de pauvreté,
car les biens de la Maison appartiennent aux pauvres et non pas aux
frères et aux Sœurs. Ils font vœu de chasteté
pour un meilleur service du pauvre : un célibataire est moins
à charge financièrement qu’un ménage avec
des enfants. Ils font vœu d’obéissance, car désobéir
au Maître ou à la Prieure, c’est avant tout perturber
le service des pauvres malades qui sont le Visage de Dieu à leur
insu, les ministres étranges d’un Dieu dont il n’ont
pas conscience, les ambassadeurs d’un Dieu qui leur échappe
le plus souvent.
- Tout cela entraîne un style de vie pour les Frères et
les Sœurs. C’est une règle absolue que nos Seigneurs
les pauvres malades doivent toujours être servis les premiers.
Personne n’est autorisé à manger avant eux. Ils
sont les maîtres ! Les malades seront abondamment servis quitte
à restreindre la part des Frères et des Sœurs, est-il
écrit. De même les draps seront toujours propres, quitte
à les changer tous les jours. La garde du malade doit être
un souci constant de jour comme de nuit. Jamais un malade ne doit se
sentir seul, surtout s’il est gravement atteint.
- Mais la révolution la plus audacieuse, ce fut cette nouvelle
trouvaille de la Foi chrétienne. La salle des malades va devenir
oratoire. La Maison – Dieu est avant tout une salle d’hôpital
transformée en chapelle sans que les malades bougent de leurs
lits. Le pauvre ou le malade n’était plus un exclus, un
paria, un banni comme un lépreux hors de la ville. Au contraire,
il était réintégré dans le monde des vivants
dont il devenait le nouveau Seigneur. La Maison – Dieu devenait
un défi permanent et silencieux à l’Eglise et au
monde pour leur rappeler l’éminente dignité du pauvre
et du malade…
Dans la salle d’hôpital qui leur sert de
chapelle, les sœurs ne doivent pas apprendre aux malades à
élever leur âme vers Dieu. Tout au contraire, ce sont elles
qui doivent sans cesse apprendre que Dieu est descendu jusque dans le
corps des pauvres pour loger dans la Maison – Dieu. Où
trouver un sens plus terriblement concret de l’incarnation de
Jésus, de ‘’l’humanité de notre Dieu’’,
comme le dit Saint – Paul ?
Nous venons de donner le projet fondamental autant de Lille Comtesse
que de Seclin. Et ces statuts seront eux-mêmes recopiés
et adaptés pour d’autres Maisons – Dieu. Mais tous
les statuts hospitaliers de la région auront la même tonalité,
le même esprit avec des variations inévitables selon les
implantations locales ou les changements de suzerain. Ils dureront jusqu’en
1791.
L’essentiel à retenir : ils sont avant tout
une relecture fondamentale de la Règle de Saint Augustin dans
l’intérêt même des malades et des pauvres,
quel que soit leur indigence.
Tout ce projet révolutionnaire va – t –
il pouvoir prendre vie ?