LES SOEURS AUGUSTINES HOSPITALIERES A SECLIN


Psalterium ad usum ecclesia trecensin
Psautier latin avec cantiques
Parchemin (fin XII , début XIII siècle). Feuille d’un manuscrit réalisé à TROYES peint dans le style champenois de l’époque avec iconographe flamande, il fut très vraisemblablement réalisé à la demande de Blanche de NAVARRE, Comtesse de Champagne pour Jeanne de FLANDRE, à l’occasion de son mariage avec Ferrand de Portugal.

La tradition des Augustines Hospitalières

Comment mieux qu’au travers de la vie quotidienne de ces sœurs, qu’au travers de leurs actes discrets qu’au travers de l’abnégation peut-on découvrir le rôle important que cette congrégation ait tenu et tient encore dans le milieu hospitalier du Nord de la France. (Ce texte est fortement inspiré d’un discours de Frère Francis De Beer, franciscain, ancien chargé de cours de spiritualité de la Faculté de théologie de Lille, intitulé ‘’En leur vieille cité lilloise, les sœurs Augustines Hospitalières à la clinique Saint Raphaël 1887 – 1991’’ et de la conférence du 04 juin 1996 de ce même Frère intitulé : ‘’la présence étonnante des sœurs Augustines –Hospitalières en l’hôpital de SECLIN 1246 -1996 ).

PREAMBULE

Saint Augustin (13 novembre 354 – 28 août 430)

 


Photo association ‘’Les Amis des Géants de SECLIN’’
Saint Augustin en tenue d’Evêque tenant un cœur dans la main droite. Flandre XVIième siècle, Chêne.

Il faudrait remonter jusqu’à saint Augustin lui-même pour trouver en Occident l’apparition de ce que seront les Maisons - Dieu au Moyen - Age, ancêtres de nos hôpitaux. Augustin fut durant toute sa vie de santé fragile, très sensible aux chocs émotionnels à l’incidence psychosomatique 1 , et il s’intéressera de très près à la science médicale de son temps. Tous ces commentaires de la Bible en font foi. Sa règle monastique unique en son genre est toute remplie de considérations médicales ; mais surtout, il construisit le premier un xenodochium où étaient accueillis passants, voyageurs et malades, soignés par de frères et des sœurs auxquels il recommandait d’être fidèles à l’évangiles du bon samaritain et du jugement dernier. Ce fut une innovation radicale dans notre civilisation 2.

1. Peter Brown, la vie de saint Augustin (traduction Jeanne-Irénée Marrou), Paris, 1971, p.125, notes 38 & 39.
2. Saint Augustin, sermons 356-357, édition Vivés.


Saint Augustin, Peinture de Juste de Gand XVe siècle

L ’ Hospice Comtesse (1236)


Cour de L’Hospice Comtesse en 1845.
Lithographie de Boldoduc XIX ième siècle.

A Lille précisément, la comtesse Jeanne de Constantinople, dont le père, Baudouin, né en 1171, était mort à Constantinople à la tête de la IV ème croisade, et dont la mère, Marie de Champagne mourut à Saint Jean d’Acre sur le chemin qui la menait vers son mari, voulut après sa captivité au Louvre sous Philippe Auguste, construire ‘’en sa maison’’ ce que l’on appelle encore l’hospice comtesse.
Jeanne était influencée par l’hôpital Saint Jean de Jérusalem 3 qui avait adopté au XII ème siècle la règle de saint Augustin comme la mieux adaptée aux soins des malades, même musulmans. Une équipe de soignants (hommes et femmes) avait demandé à l’évêque de Tournai de devenir frères et sœurs en prononçant les trois vœux de religion, mais voués au service des malades (ex parte pauperum) (1245) 4. Cela persista à travers tous les régimes politiques et les crises de l’Egiles 5. Un tableau de l’hospice Comtesse et datant de 1632 représentait le sens admirable de cette maison-Dieu, où Dieu descend à l’hôtel dans la personne du pauvre malade 6. L’hôpital Saint Sauveur (1215), l’hôpital Nostre-Dame de Seclin (1246), l’hospice Gantois (1462) à Lille relevaient de la même tradition augustinienne qui s’étendit à travers les siècles à travers les siècles dans toute la Belgique et les Pays-Bas français jusqu’à l’Hôtel-Dieu de Beaune, issu de l’hôpital des Augustines de Valenciennes.

 

3 Léon Legrand, statuts d’hôtels-Dieu et de léproseries, Paris, 1901 ; Thérèse Lacroix, hôpital Saint Nicolas
de Bruille (saint André) à Tournai, Louvain, 1977, thèse soutenue aux facultés catholiques de Lille.
4 Archives hospitalières de Lille, t. I, n.46 (original parchemin).
5 Annie Simon, les comptes de l’hôpital se Seclin à la fin du XVème siècle, mémoire de maîtrise, Université de Lille III, 1991.
6 Commentaire de l’abbé De le Rue, transmis par l’aumônier de l’hôpital de la Charité. Ce tableau est maintenant exposé à l’hospice Comtesse.



Cette vaste composition d’histoire , dont le peintre inconnu, porte la date de 1632. Ancien retable ou ex-veto, elle est aujourd’hui conservée à Lille. Elle groupe, autour de Notre-Dame en robe blanche et manteau bleu, les comtesses Jeanne et Marguerite de Flandre ; la première tient une maquette de l’hôpital Saint Sauveur qu’elle a doté en 1216 et la seconde fondatrice de l’hôpital de Seclin, en 1246 dotera celui-ci de biens considérables qui permets encore aujourd’hui, que vive un hôpital moderne à Seclin. A côté de Jeanne et debout, saint Augustin avec les frères et le maître de la communauté. En face sont agenouillés les sœurs augustines avec leur prieure et leur patronne sainte Elisabeth. Le fond du tableau permet de reconstituer une ancienne salle d’hôpital, avec ses fenêtres ogivales surplombant un alignement de lits séparés par des salles de bois peint. Derrière la comtesse Jeanne, l’artiste a écrit ces mots :
‘’ Dame Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainau, fille de Bauduin empereur de Constantinople, épouse de Thomas de Savoye et auparavant de Ferdinand, fils du roi de Portugalle, fonda cest Hospital Notre-Dame, dit Comtesse, de l’ordre de saint Augustin, à Lille, en l’an 1236, et mourut sans enfants en l’an 1244, Requiescat in pace. Faict en l’an 1632.’’

La vie de l’hôpital Notre Dame de Seclin (1246) sous l’ancien régime
Les nombreuses archives de l’hôpital de Seclin permettent de mieux comprendre les changements qui interviennent dans le fonctionnement de l’établissement au cours des siècles.
A l ’origine, l’hôpital est avant tout un lieu d’accueil, et non de soins. Si les médecins et les chirurgiens visitent les sœurs dès la fin du XVème siècle, ce n’est qu’au milieu du XVIème s. que les ‘’malades’’ bénéficient de leurs services. En 1547, la capacité d’accueil est de 20 lits, rassemblés dans la salle des malades. Mais en temps de guerre, l’hôpital accueille les blessés en grand nombre notamment lors des sièges de Lille en 1667 et 1708, et durant la bataille de Fontenoy, près de Tournai, en 1745.
L’hôpital est tenu par une communauté de religieux et religieuses qui suivent la règle de saint Augustin. Cette communauté est dirigée par un maître et, à partir du XIVème s., par une prieure. Les frères disparaissent dans la deuxième moitié du XVIème s., laissant place à des clercs et à des chapelains.
Les revenus de l’hôpital proviennent de l’exploitation agricole, du fermage de ses terres (environ 140 ha) et de multiples rentes et dotations. Il possède trois moulins, à seclin, produit de la bière et du vin, vend du bétail (surtout des moutons), du blé et la guède, une plante dont on tire une teinture bleue pour la laine. Son fonctionnement est avant tout celui d’une ferme, dirigée par un censier, ou maître des labours. Malgré la destruction de la plupart des bâtiments agricoles u XIXème s., une partie des installations du XVIIème s. subsiste. L’établissement joue un rôle dans la vie économique locale grâce à ces revenus.
Cette richesse explique l’ampleur des campagnes de construction et d’embellissement effectuées jusqu’au début du XVIIème s. Ces investissement sont, parfois, faits au détriment de la vocation hospitalière de l’établissement. Ainsi, en 1554, l’empereur Charles Quint intervient pour dénoncer la mauvaise gestion et déclare que si rien n’est fait, l’hôpital ira à la ruine at que les pauvres malades sont fraudés de leur nourriture et de leur logis.
La gestion et l’ensemble de l’établissement sont réorganisés et soumis de manière plus stricte aux visiteurs chargés d’en contrôler le fonctionnement : le puissant abbé de Loos, le Maître de l’hospice Comtesse et un troisème, le plus souvent un chanoine de saint Pierre de Lille. La communauté entre régulièrement en conflit avec ces visiteurs, au sujet de l’élection du maître ou de la prieure. L’évêque est obligé d’intervenir à plusieurs reprises, car les conflits dégénèrent rapidement. Pendant les dernières années du XVIIème s., l’abbaye Cistercienne de Loos contrôle l’hôpital en désignant le Maître parmi les moines. Par la suite, les maîtres issus de couvents Augustins, particulièrement de Phalempin et de Cysoing.


La congrégation

http://sevrard.free.fr/

Cette institution admirable de Comtesse devait durer jusqu’à la fin de la révolution. Ce n’est pas le lieu de rappeler tout ce qu’on fit endurer aux sœurs au nom des vertus républicaines, en dépit de leur dévouement aux blessés et aux nécessiteux ! Le moins que l’on puisse dire, c’est que toutes furent chassées des Hôtels-Dieu, réduites à l’état laïc, certaines contraintes à l’exil et même guillotinées……
Après l’empire, la Restauration et le Second Empire, les sœurs purent progressivement réintégrer quelques maisons dont l ’Etat était désormais propriétaire (cf. Seclin, Gantois, Saint-Sauveur). Sur l’insistance du ministre de la santé et du préfet du Nord (10 juillet 1844), Monseigneur Giraud, archevêque de Cambrai, choisit Mère Monique Leroy pour fonder en son diocèse la congrégation des Augustines, reconnue par décret impérial de Napoléon III en 1853 7.
Aussitôt, la commission des hospices de Lille demande une trentaine de sœurs ‘’considérées non comme mercenaires, mais comme filles de la maison’’, pour l’hôpital saint-Sauveur et l’hospice Gantois. Plusieurs épidémies de choléra (1849, 1856, 1866) voient les sœurs augustines au chevet des malades contagieux. Elles sont louangées par la commission des hospices de Lille. En 1867, 28 augustines desservent les hôpitaux de Lille. En 1870, après la défaite de Sedan, une ambulance est établie à l’hôpital sainte Eugénie encore inachevé, ainsi qu’à l’hôpital saint Sauveur pour les soldats blessés. Le maire de Lille en remerciera vivement les sœurs (1er mai 1871). En 1877, ce seront douze, puis bientôt 22 sœurs qui seront demandées par l’administration des hospices de Lille pour le seul hôpital sainte Eugénie qui vient d’ouvrir ces portes 8.

7 J . Coppin, Mère Monique, Lille,1945, pp 18 & 37, Livre de Vie (saind Amand), 1981.
8 L’hôpital sainte Eugénie avait été nommé en l ‘honneur de l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III. Bien que la IIIème république fut proclamée en 1870, il ne fut débaptisé qu’en 1885 pour s’appeler hôpital de la Charité.


I – LES FONDEMENTS ou l’origine toute laïque de l’histoire de sœurs à Seclin.

Pour bien comprendre la suite des événements, il nous faut procéder méthodiquement et rapidement.

La fondatrice : Marguerite de Flandre.


Photo de Pascal MULIER

La cruelle déception d’un fol amour déçu : telle fut la destinée dramatique d’épouse et de mère de cette Comtesse de Flandre et du Hainaut ! Pour éclairer son rôle de fondatrice de SECLIN, trois points seraient à relever dans cette personnalité si tourmentée :
- son enfance prisonnière au Louvre
- la création jumelle de la maison de Lille et de Seclin
- la création de l’hôpital Notre Dame de Seclin en contrepoint de celui de l’hôpital de la Collégiale Saint –Piat.

L’enfance prisonnière au Louvre

Marguerite, Comtesse de Flandre, fut d’abord Marguerite de Constantinople, tout comme sa sœur aînée Jeanne. Leur père, le Comte Baudouin, parti à la tête de la croisade en 1202, après avoir conquis Constantinople dont il devint Empereur, mourut bientôt prisonnier des Bulgares. En 1205, sa femme, Marie de Champagne, partie le rejoindre était morte à Saint Jean d’Acre. Jeanne a 8 ans, Marguerite 6 ans.
Philippe – Auguste, leur oncle, réclame alors en 1208 au Comte de Namur, leur tuteur, la garde des deux fillettes, Jeanne fut bientôt mariée à Ferrand, Comte du Portugal pour éviter son mariage avec un Comte d’Angleterre (alors ennemie de la France). Cette captivité, si douce qu’elle fut au Louvre, impressionna les deux fillettes. ‘’J’étais prisonnier et vous m’avez visité’’. Cette parabole du jugement dernier marquera à tout jamais l’avenir des deux fillettes.

La création jumelle de la Maison de Comtesse de Lille et de celle de Seclin

La comtesse Jeanne avait voulu fonder un hôpital entre Lille et Courtrai : à Marquette, en y installant des sœurs Cisterciennes. Leur Abbaye s’appelait le ‘’réclinatoire de Notre Dame’’ (traduction du mot ‘’crèche’’ à l’évangile de Noël). Aussi, cette fondation était destinée à secourir les passants, les voyageurs, les indigents, les saisonniers toujours en quête de travail, sur cette voie très fréquentée.

Mais les Cisterciennes, dépendantes de l’abbaye de Loos, ne tardent pas à se plaindre des ‘’fâcheries’’ qui les troublent constamment à cause des gens à recevoir à toute heure. Elles ne peuvent plus réciter l’Office divin dans le calme !

Alors Jeanne n’hésite pas à recevoir dans sa propre maison de Lille les indigents, où elle leur fait construire un hôpital : ce fût l’Hospice Comtesse. Mais Marguerite, imitant l’exemple de sa sœur Jeanne, voulut à son tour, dans sa maison près de Seclin, y adjoindre un petit hôpital pour les indigents et gens de passage en 1246.

La création de l’Hôpital Notre Dame en contrepoint de celui de la Collégiale de Seclin.

On pourrait s’étonner de la création de l’hôpital de Marguerite, car la petite bourgade de Seclin avait déjà un hôpital dirigé par les chanoines de la Collégiale de Saint Piat (celui-ci se situant à la croisée des rues actuelles de Sadi Carnot & Marx Dormoy , place du 1er bat. Mitrailleurs). Beaucoup moins importante que la ville de Lille, Seclin était le centre actif d’un pèlerinage à Saint Piat (martyr en 287 à Seclin), pour les décanats de Lille et de Tournai avec procession des blanques Croix depuis le haut Moyen – âge.
L’hôtellerie, à l’ombre de la Collégiale, recevait pèlerins et nécessiteux du voisinage et durera jusqu’à la Révolution.

Or, toute autre était la destination de l’hôpital de Marguerite de Flandre : il accueillait les indigents, d’où qu’ils viennent et où qu’ils aillent, en les réconfortant le temps de leurs transit, sans être en relation directe et immédiate avec un pèlerinage quelconque comme l’hôpital de la collégiale.

Car Seclin était sur la route de Douai, Arras, Compiègne, Paris, les foires de Champagne et tous les relais de Saint Jacques de Compostelle. Témoins, les coquilles de Saint Jacques trouvées à Seclin : celles-ci étaient l’emblème des Maisons –Dieu augustiniennes. Autrement dit, cet hôpital de Marguerite accueillait aussi bien les indigents, les voyageurs, les p7lerins bref, trous les gens du voyage qui se trouvaient en difficulté à une étape de leur vie. L’hôpital était alors la halte secourable pour l’inconnu en transit.

La découverte des nouveaux pauvres

On pourrait s’étonner de ce nouvel intérêt porté aux indigents de toute sorte au moment de cette prospérité croissante de la Flandre, qui devait attirer jusqu’au Père de Saint François d’Assise pour son commerce de draps. Une nouvelle sensibilité est en train de naître.

Comme Jeanne, Marguerite déclare en effet : ‘’désirant d’un grand désir mettre en pratique la Parole de l’Evangile…. j’ai résolu de fonder près de Seclin, en l’honneur de Notre Dame, un hôpital pour le soulagement des pauvres’’…

C’est le regard évangélique sur l’indigent, le nécessiteux, le besogneux, le souffreteux qui va amener à donner une nouvelle signification religieuse à celui qu’on appellera désormais le pauvre. Certes, il y a toujours les miséreux traditionnels, victimes des malheurs du temps. Mais de plus en plus, avec la révolution économique, naît toute une catégorie de marginaux, de laissés pour compte par la société sur les routez de l’histoire. A ce moment-là surgit une opposition de plus en plus forte entre les défenseurs du Droit romain qui affirment le droit de propriété individuelle comme un droit sacré jusque dans ses excès ; et par opposition avec ceux qu’on appellera les légistes, les canonistes, fidèles aux Pères de L ‘Eglise qui affirment haut et fort le nouveau Droit évangélique du pauvre. Comme dit Hugucio de Ferrare, suivi en cela par Pierre le Chantre de Paris, Etienne de Tournai, Eudes Rigaux de Rouen : ‘’Tout est commun à tous – ce qui veut dire qu’il partager sa richesse aux pauvres dans la nécessité’’. Le droit des pauvres était fondé avant tout sur l’expérience de la Première Communauté Chrétienne dans les Actes de Apôtres, qui sera à la source de ma Règle de la vie de Saint Augustin.

Tel sera précisément tout le sens de l’hôpital Notre Dame fondé par Marguerite de Flandre de Seclin.

Les frères et les sœurs de l’hôpital de Seclin.

Soulignons de suite l’originalité de la fondation seclinoise, comme de toutes les Maisons – Dieu augustiniennes de la région. Ce ne sont pas des moines ou des moniales qui deviennent hospitaliers. Ce sont des infirmiers et des infirmières qui se font religieux et religieuses en corps constitué. L’équipe de travail hospitalier devient communauté de vie. Cela se vérifie dans une trentaine d’hôpitaux des Pays – Bas Français et Flamands. Ce ne sont pas des Augustines qui deviennent hospitalières – ce sont des hospitalières laïques qui deviennent des Augustines. Jamais on ne voit des Frères et des Sœurs de l’hôpital provenir d’un monastère antérieur, mais ce ne sont pas non plus des laïcs qui entendent rester purement laï
cs comme à l’hôpital de la Collégiale ; ‘’Comme on vient librement, ainsi librement on s’en va’’, est-il dit pour ce genre d’hôpital.

Ces laïcs de Comtesse comme de Seclin ont fait rédiger ou ont entériné des statuts hospitaliers en ‘’nous’’, comme expression du groupe infirmier, en demandant l’approbation de l’Evêque de Tournai. Le rédacteur, un frère Dominicain de Lille, parle au nom du Maître, des Frères et des Sœurs, nullement au nom de la Comtesse Marguerite ou de l’Evêque de Tournai. Et en juillet 1251, ces statuts, une fois approuvés par l’Evêque, ont été reçus avec leur plein assentiment, leur entier consentement, sans réclamation de quiconque (Frère ou Sœur) est-il précisé. Tout cela bien sûr, selon le désir de la Comtesse Marguerite !

Mais pourquoi ces laïques, Frères et Sœurs hospitaliers ont-ils voulu se réclamer du patronage de la Règle de Saint - Augustin ? Souvenons-nous de l’échec de Jeanne de Flandre avec les moniales Cisterciennes de Marquette !

A la différence des autre règles monastiques (Bénédictines, Cisterciennes ou Clunisiennes), celle de Saint Augustin avait été extrêmement préoccupée des problèmes de santé : on y trouve un vocabulaire spécifiquement médical, une attention privilégiée pour les malades et les convalescents, le soin des petites santés. Augustin lui-même, toute sa vie avait étudié les traités de médecine : ses sermons fourmillent de citations doctorales. Bien plus, l’hôpital Saint Jean de Jérusalem, d’inspiration augustinienne, qui donnera naissance aux Chevaliers de l’ Ordre de Malte, recevait déjà avant la croisade les pèlerins et même les musulmanes qui devaient enfanter, Ce sont les statuts de cet hôpital de Terre Sainte qui seront recopiés en nos régions tout au cours des Croisades.

Or, toute l’originalité des statuts hospitaliers de Seclin comme ceux de Comtesse, conduit à une relecture globale de la Règle de Saint Augustin repensée dans l’intérêt des pauvres et des malades.

Ne prenons que quelques points de ces statuts pour montrer comment la règle de Saint Augustin est réinterprétée pour un meilleur service du pauvre.
- Vivre unanimes dans la même Maison : telle était jadis la Règle fondamentale d’Augustin. Désormais ma Maison - Dieu est une maison où Dieu lui-même descend dans la personne du pauvre. L’ Hôtel – Dieu est donc l’hôtel où Dieu descend dans les pauvres pour y être hébergé par les Frères et les Sœurs.
- Dans l’unanimité cordiale des Frères, Augustin admettait jadis des différences, des tolérances. Or voici la révolution hospitalière du temps de Marguerite : les égards qu’il fallait avoir pour les anciens riches qui n’étaient pas encore habitués à la frugalité du monastère, vont devenir les égards qu’on doit avoir pour les pauvres, les malades ou les nécessiteux. Il sont les vrais Seigneurs de la Maison qui devient leur propriété pour tout le temps qu’ils y sont de passage.
- Les Frères et les Sœurs sont avant tout au service des ces nouveaux Seigneurs. Et c’est pourquoi ils sont amenés à prononcer les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Mais comprenons bien : ils ne les vouent pas au nom de Dieu, mais de la part des pauvres. C’est le pauvre à servir comme un maître qui est à la source des vœux. Les Frères et Sœurs font vœu de pauvreté, car les biens de la Maison appartiennent aux pauvres et non pas aux frères et aux Sœurs. Ils font vœu de chasteté pour un meilleur service du pauvre : un célibataire est moins à charge financièrement qu’un ménage avec des enfants. Ils font vœu d’obéissance, car désobéir au Maître ou à la Prieure, c’est avant tout perturber le service des pauvres malades qui sont le Visage de Dieu à leur insu, les ministres étranges d’un Dieu dont il n’ont pas conscience, les ambassadeurs d’un Dieu qui leur échappe le plus souvent.
- Tout cela entraîne un style de vie pour les Frères et les Sœurs. C’est une règle absolue que nos Seigneurs les pauvres malades doivent toujours être servis les premiers. Personne n’est autorisé à manger avant eux. Ils sont les maîtres ! Les malades seront abondamment servis quitte à restreindre la part des Frères et des Sœurs, est-il écrit. De même les draps seront toujours propres, quitte à les changer tous les jours. La garde du malade doit être un souci constant de jour comme de nuit. Jamais un malade ne doit se sentir seul, surtout s’il est gravement atteint.
- Mais la révolution la plus audacieuse, ce fut cette nouvelle trouvaille de la Foi chrétienne. La salle des malades va devenir oratoire. La Maison – Dieu est avant tout une salle d’hôpital transformée en chapelle sans que les malades bougent de leurs lits. Le pauvre ou le malade n’était plus un exclus, un paria, un banni comme un lépreux hors de la ville. Au contraire, il était réintégré dans le monde des vivants dont il devenait le nouveau Seigneur. La Maison – Dieu devenait un défi permanent et silencieux à l’Eglise et au monde pour leur rappeler l’éminente dignité du pauvre et du malade…

Dans la salle d’hôpital qui leur sert de chapelle, les sœurs ne doivent pas apprendre aux malades à élever leur âme vers Dieu. Tout au contraire, ce sont elles qui doivent sans cesse apprendre que Dieu est descendu jusque dans le corps des pauvres pour loger dans la Maison – Dieu. Où trouver un sens plus terriblement concret de l’incarnation de Jésus, de ‘’l’humanité de notre Dieu’’, comme le dit Saint – Paul ?
Nous venons de donner le projet fondamental autant de Lille Comtesse que de Seclin. Et ces statuts seront eux-mêmes recopiés et adaptés pour d’autres Maisons – Dieu. Mais tous les statuts hospitaliers de la région auront la même tonalité, le même esprit avec des variations inévitables selon les implantations locales ou les changements de suzerain. Ils dureront jusqu’en 1791.

L’essentiel à retenir : ils sont avant tout une relecture fondamentale de la Règle de Saint Augustin dans l’intérêt même des malades et des pauvres, quel que soit leur indigence.

Tout ce projet révolutionnaire va – t – il pouvoir prendre vie ?